Wednesday, August 6, 2014

Chimanimani Ay ! Ay ! Ay !



Quand j’ai vu le nom de ce village sur la carte, j’ai immédiatement pensé à la Belle de Cadix qui a des yeux de velours, et vous invite à l’amour en chantant Chi-ca ! Chi-ca! Chic ! Ay ! Ay ! Ay ! À moins que ce ne soit son amant. De plus, dans un des minibus que j’ai pris pour y arriver, et pour la première fois depuis que j’emprunte ce mode de transport, un couple d’Occidentaux faisait partie du voyage. Et, ho surprise, c’était des Espagnols. À n’en pas douter, il était bien question ici d’un signe.

Pourquoi cet endroit ? Une fois de plus, juste pour m’y mettre au vert quelque temps. J’y ai fait un peu de rando, du cheval et beaucoup de farniente. L’altitude y est élevée et les nuits sont fraîches.

Le village compte un peu moins de 3000 habitants. De ce nombre, quatorze sont blancs, soit 0,5 % de la population. Je pense les avoir presque tous rencontrés. La majorité d’entre eux est née dans ce pays et l’adore. Ils n’ont pas la même adoration pour le Président.

Parlant du Président Robert Mugabe, un chauffeur de minibus au Botswana m’avait demandé quels pays je souhaitais visiter pendant mon voyage. J’avais évoqué le Zimbabwe. « Mais Mugabe ne t’aime pas », m’avait-il répondu. Surpris par sa réponse, et n’ayant jamais eu affaire avec ce monsieur Mugabe, je lui avais demandé pourquoi il ne m’aimait pas. « Parce que tu es Blanc ». La réponse avait provoqué un éclat de rire généralisé parmi tous les passagers noirs.

J’ignore les sentiments du Président pour les Blancs. Mais si j’en juge parce que j’ai pu observer, beaucoup de gens semblent l’apprécier. En effet, toutes les villes du Zimbabwe comportent des noms de rue et d’avenue au nom du Président. Sa photo est partout : bureaux gouvernementaux, commerces, arrêts de bus, premières pages des journaux et magazines. Il ne fait aucun doute que les gens de ce pays adorent leur Président. C’est même plus qu’une adoration, c’est une adulation, un véritable culte de la personnalité. Les Blancs ne partagent pas cette dévotion.

Il faut dire aussi que Blancs et Noirs sont bien séparés, se fréquentent… un peu, mais ne se mélangent surtout pas. « Nous n’avons pas la même compréhension des choses », m’a dit Tempy, la propriétaire de Farmhouse, une petite pension située un peu à l’écart du village où j’ai séjourné.

Cette dame est un peu la Marie-Antoinette locale. Elle a acheté cette demeure, une ancienne ferme construite par des colons blancs dans les années cinquante, pour y élever des chevaux (sa passion), une demi-douzaine de vaches laitières et de la volaille. Elle ne s’en occupe pas. C’est un métayer noir, sa progéniture et quelques habitants du voisinage qui s’en charge.

Tempy habite une très jolie maison sur les hauteurs du village avec son mari, cadre supérieur dans l’industrie forestière. Ses trois enfants ont tous quitté le nid familial.

Elle ne s’occupe pas non plus de sa maison. Plusieurs employés se répartissent les tâches entre l’intérieur et l’extérieur de cette demeure. Il y a un peu du Tara du film Autant en Emporte le Vent dans ce mode de vie.

Je me suis posé la question de savoir si la « compréhension des choses » finirait par être similaire avec le temps. C’est possible, mais ça prendra des décennies. Aucun des Zimbabwéens blancs du village ne parle le shona, la langue maternelle de tous les Noirs de cet endroit et de la majorité des habitants du pays.

Quand j’ai demandé à Tempy pourquoi elle ne parlait pas cette langue, elle m’a répondu que les « Africains » se débrouillaient très bien en anglais. Ce n’est pas tout à fait exact. Pour les plus éduqués, c’est vrai, mais la majorité des Noirs à qui j’ai parlé ne font que le baragouiner. L’anglais n’est la langue maternelle que pour 2 % de la population, presque tous des Blancs.

Aucun des trois enfants de Tempy ne parle le shona. Oui, ça prendra du temps. Ce n’est pas qu’une question sociale ou d’éducation, c’est aussi une affaire de culture. C’est surtout une affaire de culture.

Tempy est très sensibilisée aux questions environnementales, à la protection des espèces menacées (animales et végétales), au développement durable et tutti quanti. Une préoccupation de Blancs. Les Noirs (à l’exception d’une infime minorité) s’en balancent comme de l’an quarante.

À la fin des années 2000, la crise économique provoquée par la chute de la monnaie nationale a engendré une crise alimentaire majeure ici comme dans beaucoup d’autres endroits du pays. Un des parcs nationaux situés non loin du village possédait des élans et plusieurs espèces d’antilopes. Poussés par la faim, les habitants ont pénétré dans le parc pour se livrer au braconnage.

Aujourd’hui, il ne reste plus un seul élan et presque plus aucune antilope. Quand j’ai dit à Tempy que je comprenais un peu la réaction des habitants, le regard qu’elle m’a jeté m’a fait comprendre que je n’avais pas non plus la « même compréhension des choses ».

Les habitants ne souffrent plus de la faim. L’infirmier de la clinique à qui j’ai parlé m’a dit que les principales maladies dont souffraient les villageois étaient le paludisme, de fréquentes pneumonies, des diarrhées chroniques et, bien entendu, le Sida.

Il est très difficile pour les personnes qui développent les symptômes de cette maladie de le leur faire accepter de subir un test. Elles s’y refusent jusqu’au moment où, n’ayant plus le choix, elles consentent à se faire prendre en charge. Le traitement est gratuit. Malheureusement, dès que leur état semble s’améliorer, elles cessent de suivre leur traitement. L’issue en est presque toujours fatale.

Le salaire d’un infirmier dans ce pays est de 400 $ par mois. Celui d’un médecin de 1000 $. Pour les employés de magasin ou de l’industrie hôtelière, ça tourne entre 80 $ et 100 $. Le prix du litre d’essence est de 1,50 $ pour le super et 1,40 $ pour le gas-oil. Le repas le moins cher, qu’on nomme nshima en Zambie et sadza au Zimbabwe, composé d’une bouillie épaisse de farine de maïs, de légumes verts et d’un morceau de poulet, est de 1 $. Un repas dans un fastfood (un morceau de poulet et une portion de frites) coûte au minimum 3 $ sans la boisson. Le prix d’une chambre varie de 15 $ à 40 $. Il est de 20 $ au Farmhouse.

À l’exception des classes moyennes supérieures, les citadins de ce pays s’en sortent moins bien que les gens qui habitent la campagne. Pour ces derniers, les besoins essentiels sont assurés par une économie de subsistance reposant sur un potager, un champ de maïs et quelques volailles.

Par ailleurs, il est estimé que 60 % de la population à un membre de sa famille immigré dans un pays plus riche (Botswana et Afrique du Sud). Cette diaspora envoie régulièrement de l’argent au pays pour supporter les siens.

Malgré cette pauvreté et les difficultés quotidiennes auxquelles les habitants doivent faire face, la criminalité demeure extrêmement faible au Zimbabwe. Et que ce soit à Harare ou dans le reste du pays, je n’ai jamais éprouvé de crainte.

J’ai beaucoup aimé Chimanimani. C’est tout à fait le genre d’endroit où j’aurais aimé prolonger mon séjour.


No comments:

Post a Comment

Bilan et réflexions

Compte tenu des circonstances, ce bilan a bien failli se limiter à un mois de voyage. Et les raisons qui l’auraient limité à...