C’est
le premier sentiment que l’on ressent en débarquant dans ce pays, et c’est
particulièrement vrai pour Johannesburg, ou Jo’burg, comme on nomme cette ville
de près de 6 millions d’habitants. Sa réputation de capitale de l’apartheid a
laissé des traces. Et Soweto, pas très éloignée de l’endroit où je loge, est là
pour nous le rappeler.
J’avais
planifié mon arrivée en début d’après-midi, mais le retard du décollage de plus
de trois heures depuis Maurice m’a fait arriver à la nuit tombante. Il n’est pas
conseillé de résider au centre-ville, j’avais donc choisi le quartier
résidentiel de Melville un peu plus au nord. Il n’est pas davantage conseillé
d’y aller autrement qu’en taxi depuis le terminus de Park Station où la navette
ferroviaire m’a déposé.
Le chauffeur
de taxi connaissait Melville, mais pas la pension où je souhaitais me rendre.
Il faisait déjà nuit noire et, dans son anglais rudimentaire, il insistait pour
que je lui précise l’endroit. Il s’est arrêté dans une rue mal éclairée et a
demandé à un homme qui marchait en contresens de nous indiquer la direction. Il
n’en a pas appris davantage. « L’homme a peur, m’a dit le chauffeur. Tu as vu, il n’a pas voulu s’approcher de la voiture. »
J’ai
fini par lui dire de me conduire quelque part où je pourrais dormir. L’endroit
n’était pas terrible et j’ai déménagé le lendemain matin pour un hôtel un plus
sympathique.
Parmi
les nombreux conseils donnés aux touristes aux gens de passage, voici les
principaux : ne pas marcher seul dès que la nuit tombe, ne pas porter de
sac trop volumineux, de bijoux trop voyants, faire attention en se servant de
son téléphone portable, ne pas se promener avec un appareil photo en
bandoulière.
Prévenu
par ce dernier conseil, je crains de ne pas pouvoir faire de nombreuses photos
de cette ville. Je n’utilise que mon petit appareil numérique facilement
dissimulable. Pas question de sortir l’iPhone. Je suis devenu très paranoïaque.
Au
bureau de change de l’aéroport, l’employé m’a dit que je portais une belle
montre. Je l’ai achetée 10 € sur Internet, transport compris. Je ne la
porte plus.
Dès
qu’on interpelle quelqu’un pour un renseignement, l’inquiétude se voit dans son
regard. C’est vrai entre Blancs et Noirs, mais également entre Blancs et entre
Noirs.
En me
promenant à pied dans les rues adjacentes à mon hôtel, j’ai été frappé de n’y
croiser pratiquement personne. C’est un quartier résidentiel, mais quand même !
Les Blancs ne semblent se déplacer qu’en voiture et ceux qui sont à pied sont
des SDF.
Les
maisons sont entourées de larges murs surmontés de clôtures électriques et
équipées de caméra de surveillance. Si ma chambre à Maurice disposait d’une vue
magnifique sur la mer, ici je ne vois qu’un mur et des fils éclectiques. Cette
ville ressemble à un immense camp de concentration qu’on visiterait de
l’extérieur sans pouvoir en franchir les enceintes.
J’ai
fait un tour au centre-ville. Ça ressemble à une ville nord-américaine avec
rues et avenues qui se croisent à angle droit. Ça pue. Ça pue l’urine, les
déchets éparpillés un peu partout, les égouts dont les plaques ont disparu avec
le risque de tomber dedans.
Quelques
noms de rues portent des noms français, un lointain souvenir de huguenots venus
coloniser ce pays.
Comme
j’ai décidé que, contrairement à la majorité des touristes qui viennent à
Jo’burg, je n’irais pas à Soweto, ce zoo à ciel ouvert, je suis allé visiter le
Museum Africa, où j’ai eu la chance
de tomber sur une immense exposition photographique retraçant l’histoire et la
lutte antiapartheid depuis 1948.
Dans un
vieux documentaire des années soixante, on voyait le centre-ville de Jo’burg
bondé d’une foule exclusivement composée de Blancs. J’imagine la tête d’une
personne prise au hasard au sein de cette foule si on l’avait transporté de
cinquante ans dans le futur.
Pour me
donner une idée de l’étendue de cette ville, je suis monté en haut du Carlton
Center (qui fut jusqu’à tout dernièrement le plus haut gratte-ciel
africain) où j’ai rencontré des élèves d’une école de Soweto en visite à
Jo’burg. Si tu ne vas pas à Soweto…
Pour ce
qui était du petit caillou sur lequel je demeure, la première question
concernait le prix du billet de bateau, car ils étaient persuadés, instits
compris, que j’étais venu par la mer.
Dans un
centre d’achat, j’ai assisté aux préparatifs et au départ d’une imposante
manifestation de grévistes. Ils scandaient des chants zoulous en dansant et en
brandissant des bâtons. Je les ai recroisés à plusieurs reprises pendant la
journée dans plusieurs endroits de la ville. La police était déployée à tous
les carrefours et tentait tant bien que mal d’encadrer les manifestants.
En
milieu d’après-midi, plusieurs avaient troqué leurs bâtons pour des canettes de
bière. J’ai préféré rentrer.