Thursday, July 3, 2014

La peur



C’est le premier sentiment que l’on ressent en débarquant dans ce pays, et c’est particulièrement vrai pour Johannesburg, ou Jo’burg, comme on nomme cette ville de près de 6 millions d’habitants. Sa réputation de capitale de l’apartheid a laissé des traces. Et Soweto, pas très éloignée de l’endroit où je loge, est là pour nous le rappeler.

J’avais planifié mon arrivée en début d’après-midi, mais le retard du décollage de plus de trois heures depuis Maurice m’a fait arriver à la nuit tombante. Il n’est pas conseillé de résider au centre-ville, j’avais donc choisi le quartier résidentiel de Melville un peu plus au nord. Il n’est pas davantage conseillé d’y aller autrement qu’en taxi depuis le terminus de Park Station où la navette ferroviaire m’a déposé.

Le chauffeur de taxi connaissait Melville, mais pas la pension où je souhaitais me rendre. Il faisait déjà nuit noire et, dans son anglais rudimentaire, il insistait pour que je lui précise l’endroit. Il s’est arrêté dans une rue mal éclairée et a demandé à un homme qui marchait en contresens de nous indiquer la direction. Il n’en a pas appris davantage. « L’homme a peur, m’a dit le chauffeur. Tu as vu, il n’a pas voulu s’approcher de la voiture. »

J’ai fini par lui dire de me conduire quelque part où je pourrais dormir. L’endroit n’était pas terrible et j’ai déménagé le lendemain matin pour un hôtel un plus sympathique.

Parmi les nombreux conseils donnés aux touristes aux gens de passage, voici les principaux : ne pas marcher seul dès que la nuit tombe, ne pas porter de sac trop volumineux, de bijoux trop voyants, faire attention en se servant de son téléphone portable, ne pas se promener avec un appareil photo en bandoulière.

Prévenu par ce dernier conseil, je crains de ne pas pouvoir faire de nombreuses photos de cette ville. Je n’utilise que mon petit appareil numérique facilement dissimulable. Pas question de sortir l’iPhone. Je suis devenu très paranoïaque.

Au bureau de change de l’aéroport, l’employé m’a dit que je portais une belle montre. Je l’ai achetée 10 € sur Internet, transport compris. Je ne la porte plus.

Dès qu’on interpelle quelqu’un pour un renseignement, l’inquiétude se voit dans son regard. C’est vrai entre Blancs et Noirs, mais également entre Blancs et entre Noirs.

En me promenant à pied dans les rues adjacentes à mon hôtel, j’ai été frappé de n’y croiser pratiquement personne. C’est un quartier résidentiel, mais quand même ! Les Blancs ne semblent se déplacer qu’en voiture et ceux qui sont à pied sont des SDF.

Les maisons sont entourées de larges murs surmontés de clôtures électriques et équipées de caméra de surveillance. Si ma chambre à Maurice disposait d’une vue magnifique sur la mer, ici je ne vois qu’un mur et des fils éclectiques. Cette ville ressemble à un immense camp de concentration qu’on visiterait de l’extérieur sans pouvoir en franchir les enceintes.

J’ai fait un tour au centre-ville. Ça ressemble à une ville nord-américaine avec rues et avenues qui se croisent à angle droit. Ça pue. Ça pue l’urine, les déchets éparpillés un peu partout, les égouts dont les plaques ont disparu avec le risque de tomber dedans.

Quelques noms de rues portent des noms français, un lointain souvenir de huguenots venus coloniser ce pays.

Comme j’ai décidé que, contrairement à la majorité des touristes qui viennent à Jo’burg, je n’irais pas à Soweto, ce zoo à ciel ouvert, je suis allé visiter le Museum Africa, où j’ai eu la chance de tomber sur une immense exposition photographique retraçant l’histoire et la lutte antiapartheid depuis 1948.

Dans un vieux documentaire des années soixante, on voyait le centre-ville de Jo’burg bondé d’une foule exclusivement composée de Blancs. J’imagine la tête d’une personne prise au hasard au sein de cette foule si on l’avait transporté de cinquante ans dans le futur.

Pour me donner une idée de l’étendue de cette ville, je suis monté en haut du Carlton Center (qui fut jusqu’à tout dernièrement le plus haut gratte-ciel africain) où j’ai rencontré des élèves d’une école de Soweto en visite à Jo’burg. Si tu ne vas pas à Soweto…

Ils voulaient tout savoir. Les deux instits essayaient tant bien que mal de traduire. Ils n’avaient jamais entendu parler de La Réunion. Je leur ai montré une carte. J’ai entendu un des instits qui a mentionné le mot jungle pour décrire le nord de l’Afrique du Sud. Pour Madagascar, je n’ai pas compris, mais à voir la tête des enfants, ils semblaient horrifiés.

Pour ce qui était du petit caillou sur lequel je demeure, la première question concernait le prix du billet de bateau, car ils étaient persuadés, instits compris, que j’étais venu par la mer.

Dans un centre d’achat, j’ai assisté aux préparatifs et au départ d’une imposante manifestation de grévistes. Ils scandaient des chants zoulous en dansant et en brandissant des bâtons. Je les ai recroisés à plusieurs reprises pendant la journée dans plusieurs endroits de la ville. La police était déployée à tous les carrefours et tentait tant bien que mal d’encadrer les manifestants.

En milieu d’après-midi, plusieurs avaient troqué leurs bâtons pour des canettes de bière. J’ai préféré rentrer.

Bilan et réflexions

Compte tenu des circonstances, ce bilan a bien failli se limiter à un mois de voyage. Et les raisons qui l’auraient limité à...