Tuesday, August 19, 2014

Les bonnes habitudes se perdent

J’ignore pourquoi, mais j’ai toujours pensé que le Royaume du Swaziland ressemblait au Switzerland (la Suisse en anglais). Je m’imaginais un royaume montagnard semblable aux royaumes himalayens du Népal, du Bhoutan ou du Sikkim. Rien à voir. Pas de hautes montagnes. Pas de vallées verdoyantes. Pas de torrents dévalant des sommets. Pas de vaches ou de yaks. Pas de rizières en terrasse ou de vignes à flanc de coteaux. Pas de chalets ou de bicoques se fondant dans les paysages. Pas de temples protestants ou bouddhistes surplombant les villages. Non, rien de tout ça.

Pic des sacrifices
Rien de tout ça, mais le roi, sa souveraine de mère et son Premier ministre sont bien là. Tout aussi là que Mugabe peut l’être au Zimbabwe. Leurs effigies sont imprimées jusque sur les billets de banque et leurs portraits sont affichés dans tous les lieux publics.

Les Sud-Afs considèrent que ce pays est une dictature, eux qui se targuent de vivre dans une démocratie et d’avoir créé une nation arc-en-ciel. Démocratie mon œil et Arc-en-ciel my ass comme on dit en inuktitut Ils n’ont certainement jamais dû visiter de dictatures. Parce que si j’avais à choisir entre vivre dans leur nation arc-en-ciel démocratique et la dictature swazie, mon choix serait rapidement fait.

Moins de violence ici. Plus de quiétude. Moins de disparité. Plus de conformité. Moins d’hypocrisie. Plus de loyauté. Moins d’égoïsme. Plus de générosité. Moins de sentiments de supériorité. Plus de modestie. Moins de servilité. Plus de serviabilité. Plus de sourires. Plus de gentillesse. Plus d’amabilité. Plus de formes. Plus de traditions. Plus d’esprit.

Un royaume suisse ? Pas du tout. De la pauvreté comme dans tous les pays des alentours avec environ 60 % de la population sans emploi et près de 20 % de cette même population porteuse du virus du Sida.

J’ai posé mes pénates dans la vallée de l’Ezulwini. C’est une vallée royale encadrée non pas par des montagnes, mais par des collines et quelques pics. Je comptais grimper au Pic des sacrifices. Jusqu’en 1968, ce pic portait bien son nom. Ceux que le droit coutumier ou les lois tribales avaient condamnés à mort y étaient menés manu militari. Arrivé au sommet, on les faisait redescendre beaucoup plus rapidement qu’ils n’étaient montés en les poussant un peu. C’est ce qu’on appelait alors une justice expéditive. Mais les bonnes habitudes se perdent. Aujourd’hui, on expédie tous les gibets de potence swazis exercer leurs méfaits en Afrique du Sud. Ils y réussissent à merveille.

Deux sentiers permettent d’accéder à ce pic, et tous les deux partent d’un « village culturel » où il faut acquitter un droit d’entrée. Ces « villages » — il en existe deux au Swaziland — sont des reconstructions historiques de ce qu’ils furent autrefois.

Très peu nombreux sont aujourd’hui les Swazis qui vivent encore dans des huttes. J’ai donc acquitté mon droit d’entrée et traversé le village. Une visite s’y déroulait et, comme elle était comprise dans le prix du billet, j’en ai profité. Le groupe était uniquement composé de touristes italiens conduits par une guide sud-af. Les Italiens ne parlaient pas un mot d’anglais et la guide pas un mot d’italien. Pietro essayait tant bien que mal de jouer les intermédiaires dans le peu d’anglais qu’il connaissait, mais c’était très laborieux. Hanny, la guide sud-af, m’a abordé et, après avoir bavardé quelque temps ensemble, elle m’a proposé, sitôt le spectacle de danse terminé, de les accompagner pour le restant de la journée. Pourquoi pas après tout ? Adieu donc le Pic des sacrifices et bonjour les voyages organisés.

J’ai apprécié la danse, mais je n’ai ressenti aucune émotion ni éprouvé aucun frisson. Ce fut tout différent pour les spectateurs swazis. Plusieurs chantaient pendant le spectacle et certains se sont même précipités sur la piste pour accomplir quelques pas de danse.

J’ai passé plus de la moitié de cette journée à me promener d’une boutique de souvenirs pour touristes à une autre, mais ça m’a permis de beaucoup parler de l’Afrique du Sud avec Hanny et son chauffeur venda répondant du prénom de Cute.

Les Vendas sont une ethnie du nord du pays dont le royaume s’étendait autrefois jusqu’au sud du Zimbabwe. Le père de Cute en fut le dernier roi et ce fils le dernier enfant d’une descendance de 43 princes et princesses. Les anciens rois africains étaient de formidables géniteurs qui, à eux seuls, étaient capables de peupler tout un royaume de leur progéniture. Les bonnes habitudes se perdent.

Hanny, la Blanche, et Cute, le Noir, sont à des années-lumière de s’entendre sur cette nouvelle Afrique du Sud. Comme tous les Blancs, Hanny est très critique de la situation actuelle de son pays. Sans vouloir retourner en arrière sous le régime de l’apartheid (bien que…), elle considère qu’une administration blanche serait plus efficace.

En compagnie de Cute
Cute se contrebalance bien de son pays, mais estime que les opportunités que cette Afrique du Sud lui offre lui permettent aujourd’hui de penser d’abord et avant tout à lui-même et lui donnent la possibilité de s’enrichir personnellement. Ce n’était évidemment pas le cas autrefois où les Noirs n’avaient aucun moyen d’accéder à des fonctions ou des métiers qui leur auraient permis de s’enrichir. Le régime de l’apartheid les confinait dans des situations subalternes et utilisait cette masse docile pour enrichir le pays et, par conséquent, la classe dirigeante blanche de celui-ci. Les privilèges ont disparu. Les bonnes habitudes se perdent.

La journée s’est terminée dans la réserve animalière de Milwane. Je n’ai pas accompagné le groupe dans les véhicules habituels de safari. Comme cette réserve ne comporte aucun animal dangereux, mis à part les hippopotames, les crocodiles et les serpents, j’ai loué un vélo pour m’y balader seul.

Bilan et réflexions

Compte tenu des circonstances, ce bilan a bien failli se limiter à un mois de voyage. Et les raisons qui l’auraient limité à...