Compte tenu des circonstances, ce bilan a bien failli se limiter à un
mois de voyage. Et les raisons qui l’auraient limité à un mois se sont toutes
déroulées au Malawi en moins d’une semaine.
Tout a commencé le jour ou j’ai quitté Lilongwe. Après être sorti du
taxi qui m’avait amené à la gare routière, je me suis aperçu que mon
portefeuille, contenant une carte de crédit et de l’argent liquide, avait
disparu. Je venais tout juste de m’en servir pour payer le taxi.
Deux autres chauffeurs à l’arrêt se sont rendu compte que quelque chose d’anormal
venait de se passer. Ils se sont précipités vers moi pour me dire qu’il « venait
de partir rapidement ». Il s’agissait évidemment de mon taxi. L’un des deux
s’est proposé de rattraper le fuyard. Une course-poursuite s’est engagée à
travers les rues de la capitale au milieu d’une circulation dense et
anarchique. Le meilleur endroit pour retrouver mon voleur était de retourner là
où il m’avait pris en charge. J’ai promis à ce nouveau chauffeur une récompense
si jamais on rattrapait le fuyard, tout en réalisant que je n’aurais même pas
de quoi payer cette course si jamais nous ne pouvions pas le rattraper. À tout
hasard, j’ai fouillé mon sac pour voir si de l’argent des pays que je venais de
traverser ne serait pas resté à l’intérieur. Et oh surprise ! Dans une des
pochettes, j’ai retrouvé mon portefeuille. Je l’avais tout simplement replacé au
mauvais endroit.
Retour à la gare routière avec remise du pourboire promis au taxi. Ce
n’était rien en comparaison de la perte que j’aurais subie si je n’avais pas
retrouvé mon portefeuille. Entre temps, le bus que je devais prendre s’était
rempli à surcapacité. J’avais le choix entre monter dedans et rester debout ou
attendre éventuellement qu’un autre se remplisse. J’ai opté pour la première
solution et ce n’est qu’au bout de trois heures que j’ai pu m’assoir. Nous
n’étions alors qu’à la moitié du trajet.
Il se trouve que cette même journée a coïncidé avec un rhume que j’ai contracté
et qui s’est aggravé au cours de ce voyage en bus. Je n’ai pas cessé de me
moucher et j’ai dû me gaver de Paracétamol pour faire passer le mal de tête.
Le lendemain, je me sentais un tout petit peu mieux et j’ai décidé de
faire une rando pour m’aérer les bronches. J’ai relaté une partie de cette
rando dans ce billet. Au retour, alors que mon guide (d’assez mauvaise humeur)
accélérait le pas pour rentrer le plus vite possible chez lui et que je tentais
de le suivre, j’ai malencontreusement mis le pied dans une crevasse cachée au
milieu de la végétation et je me suis violemment tordu le pied droit. J’étais à
terre, sur le point de perdre connaissance tellement la douleur était intense,
avec le guide assis à une vingtaine de mètres qui attendait tranquillement que
je me relève et qui n’avait aucunement l’intention de m’aider.
Chaque fois que j’essayais de me mettre debout, je sentais les
étourdissements me reprendre. J’étais pris dans un dilemme : essayer de me
relever aux risques de perdre connaissance ou attendre et risquer que mes
articulations se refroidissent au point de ne plus pouvoir me déplacer. J’ai
quand même fini par me relever et je suis redescendu tant bien que mal vers le
village. De retour à l’hôtel, je me suis frictionné avec un mélange l’huile
d’eucalyptus et de camphre que je traine toujours avec moi. J’ai pris aussi
deux cachets de Voltarène et à nouveau du Paracétamol en espérant que ça irait
mieux au réveil.
Non seulement je n’ai pas beaucoup dormi, mais le pied avait doublé de
volume en plus d’un gros hématome qui s’était formé pendant la nuit. Je me suis
décidé à aller à l’hôpital. Le médecin qui m’a examiné a conclu que je n’avais
probablement aucune fracture, mais qu’il fallait néanmoins faire une radio pour
s’en assurer. Il voulait également me faire des injections de je ne sais quel
produit dans le pied.
Je l’ai déjà souligné à quelques reprises, tous les hôpitaux des pays
que j’ai visités sont remplis de patients atteints du Sida. Au contact de ces
patients, une bonne partie du personnel soignant se retrouve également contaminée.
Je n’avais pas très envie de passer entre les mains de ce personnel ni
d’accepter que l’aiguille d’une seringue pénètre mon épiderme. J’ai donc quitté
l’hôpital. Au pire, si mon état empirait au cours des jours suivants, je
pourrais toujours utiliser l’assurance que j’avais souscrite pour me faire
rapatrier à La Réunion.
Je suis resté deux jours à me reposer dans ma chambre. J’ai continué à
me frictionner à l’huile d’eucalyptus et de camphre, d’ingurgiter du Voltarène
et du Paracétamol en plus de prendre des bains de pied plusieurs fois par jour dans
de l’eau chaude mélangée à du sel marin.
En arrivant à Blantyre, l’étape suivante, j’ai attrapé un violent mal de
dents. Là encore, je n’avais pas très envie de passer entre les mains d’un
dentiste qui risquait d’introduire dans ma bouche des virus dont je ne voulais
certainement pas faire la connaissance. Les doses quotidiennes de Voltarène et
de Paracétamol ont fortement augmenté pendant les deux jours qui ont suivi. Et
comme si ça ne suffisait pas, j’ai simultanément subi une abrasion de la
cornée.
J’ai raconté que je n’avais pas gardé un trop bon souvenir de Blantyre.
Ce que je vivais depuis une semaine y a fortement contribué.
Au cours de ce type de voyage, il arrive très souvent que ce genre de
mésaventure survienne. Dans mon cas, c’est généralement tout au début. J’ai
toujours vécu ça comme une épreuve à passer, une épreuve parfois pénible, dont
je me dis que si je la surmonte, ce sera autant de plaisir que j’en tirerai en
atteignant le but. C’est une victoire sur l’adversité, une croyance un peu
idiote de penser que le plaisir et la réussite se méritent, et qu’il faut
nécessairement vaincre les obstacles brefs et passagers si on souhaite
pleinement savourer le plaisir de voir la mission qu’on s’était fixée être
couronnée de succès.
Pour en revenir à ce bilan, et malgré ce que je viens de relater, il est
plus que positif. La mission que je m’étais fixée de visiter une partie de
l’Afrique australe s’est parfaitement bien déroulée. Le plaisir que j’en ai tiré
et les instants de bonheur que j’ai vécus surpassent de très loin les petits
soucis que j’ai pu rencontrer.
Le monde est grand. Le monde est beau. Et ce monde est un perpétuel
émerveillement. Ce n’est pas seulement par ses paysages et sa diversité culturelle,
mais surtout par la bonté et la générosité de ses habitants. Sans ces
rencontres qui s’effectuent au gré des étapes, le voyage ne serait qu’un
déplacement sans grand intérêt, un simple passage instructif et éphémère d’un programme
de télévision à un autre.
Les pays dont je garde les meilleurs souvenirs sont le Botswana et le
Zimbabwe, suivi par le Lesotho et le Malawi. Un équilibre parfait s’est
effectué dans ces endroits entre leurs paysages, leurs cultures et leurs
populations en plus des activités que j’y ai effectuées. Un seul pays ne m’a
pas laissé un très bon souvenir. C’est l’Afrique du Sud. Johannesburg en est
une des causes. Mais il n’y a pas que l’aspect négatif que cette ville m’a
laissé pour que j’éprouve ce mauvais sentiment. Ce n’est pas non plus la
pauvreté. Elle est souvent plus grande et plus « miséreuse » dans les autres
pays que j’ai traversés. Non, ce qui me dérange en Afrique du Sud, c’est sa
trop grande et trop visible disparité entre les plus nantis et les plus misérables.
C’est le climat de violence qui y règne, une violence structurelle inhérente à la société sud-africaine qui perdure,
une violence aggravée par la persistance des inégalités qui entraine des
comportements odieux des forces de l’ordre équivalents à ceux de l’époque de
l’apartheid. C’est l’émergence d’une classe politique noire prédatrice et
corrompue. C’est le conservatisme d’une classe sociale blanche qui refuse tout
partage, alors qu’elle est dotée d’un niveau de vie parmi les plus élevés au
monde. Et c’est enfin l’égoïsme
de sa population, aussi bien noire que blanche, plus tourné par la recherche de
plaisirs immédiats et aléatoires, d’échappatoires individuelles que de
solutions collectives.
Malgré cette diversité que j’ai rencontrée entre les pays que j’ai
visités, l’Afrique reste encore aujourd’hui aux yeux du reste du monde comme une
généralité, une entité globale perçue comme damnée. Je me souviens d’un matin
où la propriétaire africaine et blanche d’une pension m’a parlé de la panne de
courant de la veille. Je lui ai alors signalé que l’électricité était revenue,
mais que ce matin-là, c’était l’eau qui manquait. « C’est l’Afrique »,
m’a-t-elle répondu avec un haussement d’épaules. Ce n’était pas la première
fois que j’entendais cette réflexion. De Dakar à Dar-el-Salam, en passant par
Ndjamena, Luanda et même Antananarivo, c’est cette généralité fataliste et
maudite du continent qui prévaut. Alors que personne ne dira jamais, « c’est
l’Asie » en étant confronté à une panne de courant à Shanghai ou au mauvais
fonctionnement de la plomberie d’un hôtel à Bangkok.
L’idée de cette Afrique qu’on se fait partout dans le monde est souvent
exacte. Mais ce n’est pas que ça. Le côté lustré de la carte postale est
également vrai. Ce sont ces paysages aux horizons infinis. Ce sont ces couchers
de soleil sur une plaine où se détachent des silhouettes d’acacias. C’est la
faune sauvage et la douceur des nuits étoilées. C’est la sècheresse scintillante
des savanes. Ce sont les femmes aux bébés accrochés dans le dos. Ce sont les
marchés aux couleurs humides où flottent des parfums moyenâgeux d’épices et
d’encens. Ce sont des villes à l’aménagement anarchique où se côtoient une
architecture nostalgique d’un passé colonial et le modernisme blanchâtre de
quartiers administratifs. Ce sont des vieillards décharnés palabrant devant une
case de terre battue. Ce sont les boubous aux couleurs criardes à l’effigie
d’un président déchu. Ce sont les enfants aux sourires hilares et pieds nus.
C’est le détachement ambiant. C’est le fatalisme contagieux. C’est la joie.
C’est l’espoir.

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