Je ne connais pas Lusaka, la capitale de
la Zambie, que je viens de quitter et où j’ai passé deux nuits. Je ne connais
pas Lusaka, mais si je devais donner mon impression sur cette ville, je dirais
que c’est une ville révolutionnaire. Des noms de places, de rues et de
bâtiments portent des noms aussi évocateurs que ceux de Che Guevara, Trotski,
Nasser, Fidel Castro, Lumumba et Bolivar. Je ne connais pas Lusaka, mais je
connais bien sa station de bus qui n’a plus de secret pour moi. J’y ai passé
une journée entière.
Je comptais passer deux jours dans cette
ville, mais l’hôtel où je suis descendu affichait complet à partir du
lendemain. J’y ai vu un signe pour ne pas m’éterniser.
Contrairement à mon habitude, je ne me
suis pas renseigné à l’avance sur la meilleure compagnie de bus. Celle que
j’avais prise pour venir jusqu’à Lusaka ne desservait pas le nord du pays. J’ai
donc choisi celle qui me promettait de partir rapidement. Le départ était fixé
pour 8h30. Une heure plus tard, le bus n’avait toujours pas bougé.
Retour au guichet de la cabane qui tient
lieu de bureau. Le patron m’annonce que le départ est reporté à 10h30. Je
remonte et redescends du bus à plusieurs reprises. Je laisse ma casquette sur
un siège pour indiquer que celui-ci est réservé. J’en profite pour faire le
tour de la gare routière et prendre quelques photos.
En fin de matinée, j’aperçois un
attroupement en train de se former. Je m’approche et m’informe. On vient de
découvrir le corps d’un homme sans vie dans un petit bâtiment en construction.
Les versions sur ce décès se contredisent et j’en apprendrai un peu plus dans
l’après-midi. Il est maintenant plus de 11h00 et le bus ne fait toujours pas
mine de vouloir bouger.
Je retourne au guichet. Cette fois, le
patron m’annonce que le bus s’apprête à partir d’une minute à l’autre. Ce qui
m’inquiète, c’est qu’il est toujours aux trois quarts vide et ce n’est pas dans
les habitudes des bus de partir à vide.
Un chauffeur finit par se présenter. Je
lui demande si nous partons bientôt. Non, me répond-il, seulement après
déjeuner. C’en est trop. Je ne veux pas arriver en pleine nuit à destination.
Me voilà de nouveau au guichet où je
demande au patron de me rembourser. Il refuse. J’insiste. Pas question, c’est
le règlement et c’est indiqué sur le billet.
Je me dirige alors vers le minuscule
poste de police de la gare routière. J’y étais passé la veille pour qu’on
m’indique la direction de l’hôtel. C’est bondé. Ça rentre. Ça sort. Ça crie. Ça
hurle.
Temps bien que mal, j’explique brièvement
ma situation au policier assis derrière une petite table. Il griffonne quelque
chose sur un papier qu’il me tend en me demandant de le remettre au patron de
la compagnie de bus. C’est une convocation.
Je reviens en compagnie du patron. Entre-temps,
le chef du poste de police est arrivé. C’est une femme. C’est toujours aussi
bondé. Nous attendons notre tour. La pièce ne fait pas plus de deux mètres sur
deux. Le fond comporte une porte en fer qui donne sur la cellule, une cellule
microscopique sans éclairage et sans ouverture si ce n’est celle de cette porte
métallique.
Le bureau est construit en parpaings et
badigeonné d’un vert couleur-hôpital qui s’effrite. Une ampoule pendouille au
bout d’un long fil électrique et accentue l’atmosphère lugubre de l’endroit.
Des policiers arrivent en poussant,
tirant et trainant des individus. Ça frappe. Ça crie. Ceux qu’on s’apprête à
faire rentrer dans la cellule se débâtent. Ça frappe encore plus fort. Ceux qui
sont à l’intérieur, et qui voient leur espace se réduire encore un peu plus
chaque fois qu’on y jette un nouveau locataire protestent en hurlant davantage.
C’est notre tour. Je m’explique à
nouveau. La policière commence à poser des questions en anglais au patron. Il
lui répond dans sa langue natale que je ne comprends pas. Ça parle. Ça parle.
Le patron me désigne du doigt à plusieurs reprises. La policière continue à lui
poser des questions, mais ce n’est plus en anglais. Je commence à me demander
si mon idée de faire appel à la police était bonne.
On s’entend à peine à cause des
locataires de la cellule. Ils ont commencé à se battre entre eux. Le vacarme
devient assourdissant. Un policier entre dans la cellule pour en extraire un
homme. Il le force à se mettre à genoux. La policière le gifle violemment. Il
se rapetisse encore un peu plus en pleurnichant des « Madam », « Madam ». On le
réexpédie illico à l’intérieur.
Ce qui est pire encore que le bruit,
c’est l’odeur. Une odeur d’urine et d’excréments qui se dégage de ce trou puant
la fosse septique et qui se répand dans le bureau chaque fois que la porte
s’ouvre. Le ruissellement brunâtre qui s’écoule de sous la porte de la cellule
jusqu’au milieu de la pièce ne laisse aucun doute quant à sa provenance. Les
locataires doivent se déchausser avant d’aller croupir dans ce trou qu’aucun
rat ne voudrait occuper.
Retour sur mon cas. La policière me
demande si, plutôt que de demander un remboursement, ce ne serait pas possible
que je remette mon voyage au jour suivant. Le patron s’engage à ce que son bus
parte cette fois avant 9h00.
Je peux être têtu parfois. Je réponds
qu’il n’en est pas question. Cet homme a passé la matinée à me mentir. Je ne
lui fais plus confiance.
Il se décide alors à prendre la parole en
anglais pour me dire que le retard était dû à un problème technique. Il sera
réglé dans la journée et il me garantit le départ au plus tard à 9h00 pour le
lendemain. Je pense avoir dit qu’il m’arrivait d’être têtu. Je refuse.
La policière fait un signe à son
assistant. Il saisit le patron par le bras, ouvre la porte de la cellule, et le
pousse à l’intérieur. Comme il est plutôt bien habillé, il a droit à un
traitement de faveur. On ne lui demande pas de retirer ses très jolies
chaussures. Fin du premier épisode.
Le second épisode sera le plus long, tout
aussi long que l’attente du bus en matinée. Entre temps, j’apprendrai de la
bouche de la policière que le cadavre découvert en matinée était probablement
celui d’un homme malade qui serait venu mourir là. C’est la thèse officielle.
Aucune autopsie ne sera pratiquée. Il a été conduit directement au cimetière.
Le patron a fini par sortir de la cellule
au bout d’une demi-heure. Je n’ai pas immédiatement demandé quelle suite serait
donnée à l’affaire. Il a passé plusieurs coups de téléphone et a fini par
s’éclipser.
L’après-midi a été moins agité dans le
poste. J’en profiterai même pour prendre une photo du bureau pendant que les
policiers m’ont laissé seul pour aller se chercher à manger. J’ai discuté
longuement avec la policière. La plupart de ceux qu’on envoie au cachot sont
des petits délinquants coupables de vols à la tire, d’arnaques foireuses ou de
bagarres entre rivaux auxquels s’ajoutent quelques alcooliques, vagabonds et
déficients mentaux. Une faune plus pauvre et paumée que dangereuse.
En plus de cette policière responsable du
poste, quatre policiers y sont affectés. Ils sont secondés par une garde
prétorienne, des gardes de sécurité aussi larges que grands. C’est eux qui
seront chargés de clore le troisième et dernier épisode de cette histoire.
Il est maintenant près de 16h30 et j’ai
fini par demander à la policière quelle serait la suite qu’elle comptait donner
à mon cas et quel était son plan. Elle m’avoue qu’elle ne peut pas faire
grand-chose. Le patron refuse obstinément de me rembourser et aucune loi ne
peut l’obliger à le faire.
Se pourrait-il, je lui demande, que ce
type d’individu puisse ainsi tenir tête à la police sans que celle-ci puisse
faire quoi que ce soit ? Un des gardes de sécurité arrive au même moment. Elle
le charge d’aller à nouveau chercher le patron pour une ultime tentative de
médiation.
Le garde revient deux minutes plus tard
et annonce que le patron refuse de se déplacer. Il aurait dû. Elle se lève
brusquement et sort pour hurler un ordre. Le chef de la garde prétorienne ne
tarde pas à arriver. Ils se parlent brièvement et elle me demande de prendre
mon sac et de le suivre.
La foule suit et grossit au fur et à
mesure. Pas loin d’une cinquantaine de personnes se trouve ainsi réunie pour
assister à l’hallali. Le lutteur de sumo s’adresse au patron. Il lui parle dans
sa langue. Le ton est calme. Un peu trop calme à mon goût. Ça ressemble au
calme qui précède la tempête. Bien qu’il soit noir, le patron vire peu à peu au
gris.
« Donnez-lui votre billet ! », me demande
le lutteur. Je glisse le billet par la petite ouverture. Le patron ne dit pas
un mot. Il se contente d’ouvrir le tiroir-caisse et de me tendre quelques
billets de banque. La foule se disperse. Déçue.
Le lutteur n’en reste pas là. Il
m’entraine vers un autre cabanon dans lequel nous entrons par la porte de
derrière. « Donnez-moi l’argent qu’on vient de vous remettre ». Je lui tends
les billets. Il me remet un reçu. « Présentez-vous ici demain à 6h30 avec ce
reçu. Tout est réglé. Ne vous inquiétez pas. Cette fois, le bus partira à
l’heure ».
Je le remercie et nous nous quittons en
nous serrant la main. Fin de cette histoire en trois épisodes.