Saturday, July 26, 2014

Salauds de pauvres !


La géographie du Malawi se caractérise principalement par son lac. Il occupe une grande partie du territoire et il est surnommé le « Lac calendrier » à cause de sa superficie : 365 miles (587 km) de long par 52 miles (83 km) de large. Il contient plus d’espèces de poisson qu’aucun autre lac au monde. Ses eaux forment 75 % de la frontière naturelle du pays avec ses voisins à l’est.

Les touristes sont attirés par les nombreuses petites plages disséminées le long de son rivage, les ballades en kayak sur ses eaux cristallines et la plongée sous-marine réputée pour la multitude de poissons multicolores qu’on peut y apercevoir. Je ne l’ai pas visité. Je l’ai entraperçu depuis une route en corniche qui le longe de quelques kilomètres sur sa côte ouest.

J’en ignore la raison, mais j’éprouve toujours quelques réticences à me rendre là où tout le monde va. Je suis allé à quelques reprises en Chine, mais je n’ai encore jamais vu Xi’an, l’ancienne capitale impériale, et sa fameuse armée de terre cuite. J’ai failli ne pas voir le Taj Mahal. Je m’y suis fait trainer. Je n’ai pas regretté. Il est probable et même certain que je n’aurais pas été déçu par ce lac. Une autre fois peut-être.

C’était pourtant un endroit tout indiqué pour ce que je souhaitais faire. Je voulais en effet me mettre un peu au vert pour relaxer deux ou trois jours à mi-chemin de mon voyage. Mais Zomba me semblait plus indiqué comme destination.

C’est une petite ville de villégiature où l’élite du pays vient se reposer. Elle fut la capitale du pays de 1891 jusqu’au milieu des années 1970. Le Président y dispose d’une résidence entourée d’un parc immense de plusieurs hectares. C’est situé juste en face d’un golf à dix-huit trous et tout à côté de bicoques aux toits en tôle. Le contraste est saisissant.

Au Malawi, nous sommes bien dans ce qu’on appelle communément un pays en voie de développement. Comme tous ces semblables, il risque de le rester encore longtemps. Il reste un des pays les plus pauvres de la planète avec un PNB par habitant de 250 $. La moitié de la population est chroniquement sous-alimentée et l’espérance de vie n’y est que de 53 ans (à cause principalement du Sida). Environ 16 millions d’habitants se concentrent sur ce territoire étroit, ce qui en fait un des pays d’Afrique avec la population la plus dense au km².
 
Plus je me dirige vers le nord-est, et plus la religion musulmane est présente. Le Malawi compte environ 20 % de croyant. Beaucoup de commerces à Zomba sont tenus par des descendants de négociants indo-pakistanais arrivés pour la plupart avec le colonisateur britannique. La ville compte également plusieurs commerçants de descendance chinoise.

Ce qui rend Zomba attractif pour la jet-set nationale, c’est son plateau. C’est un écrin de verdure au milieu d’un paysage de sécheresse. La route d’une dizaine de kilomètres qui y conduit en serpentant au milieu de sapins et de feuillus donne l’impression de nous mener vers un paysage alpin. En fait, elle ne fait que déboucher et s’arrêter devant un hôtel de luxe, le Sunbird Ku Chawe.

Je voulais faire une petite rando sur le plateau. Plusieurs sentiers le sillonnent en tous sens. Les indications sont par contre absentes. Je ne disposais pas de cartes. Je ne voulais pas passer mon temps à chercher mon chemin. J’ai donc loué les services d’un guide « non officiel » pour quelques heures.

Les espèces de bois endémiques ont depuis longtemps disparu pour faire place aux espèces exotiques. Ce sont principalement des conifères à la croissance rapide et au rendement élevé.

Les habitants du coin — et autant les femmes que les hommes — comme des fourmis dans un ballet incessant de va-et-vient, parcourent à pieds nus les sentiers avec de volumineux chargements de bois sur leurs têtes pour alimenter en combustible la ville en contrebas. Un travail de forçat.

Le guide, peu de temps après être parti, se plaignait déjà du peu d’argent que j’allais lui remettre à la fin de cette petite balade. Nous nous étions pourtant bien mis d’accord sur le montant. C’est courant. Je lui ai demandé ce qu’il préférait comme activité : guider les touristes ou porter du bois pour un salaire de misère ? Il ne m’a presque plus adressé la parole pendant le restant de la rando d’une douzaine de kilomètres.

Je n’ai pas visité le lac Malawi, mais je suis allé voir le lac Chilwa situé à l’est de Zomba. Je suis d’abord tombé sur le contrôleur des pêcheries. La pêche est fortement réglementée et il est interdit d’y prendre du poisson pendant la période de reproduction d’une durée de trois mois. Il m’a bombardé de statistiques et de détails sur le lac et sa faune. J’ai ainsi appris que contrairement au lac Malawi, celui-ci a la particularité d’être partiellement salé.

Je suis ensuite tombé sur un autochtone (à ma gauche sur la photo) qui s’est présenté à moi comme étant un homme d’affaires. Le précédent que j’avais rencontré à Lusaka possédait une compagnie de bus et portait de belles chaussures. Celui-ci n’en portait pas. Il marchait pieds nus. Un beau parleur. Ce genre d’individu repère les touristes à des kilomètres de distance, surtout ceux qui sont blancs. Ce jour-là ce n’était pas bien difficile. Il n’y en avait qu’un.

Ces « hommes d’affaires » sont utiles pour aller là où l’on n’irait pas nécessairement et pour fournir des informations qui ne se trouvent pas toujours dans les guides touristiques. Ils ne sont pas non plus très gourmands. Ça se règle habituellement par un repas et un petit pourboire d’un ou deux euros.

J’ai ainsi appris qu’il se pêchait dans ce lac un poisson appelé Chomba, beaucoup plus petit que celui du lac Malawi, et réputé dans tous les pays de la région. Ces poissons sont localement séchés, frits ou fumés et s’exportent jusqu’en Afrique du Sud et même bien au-delà dans plusieurs pays occidentaux, en Chine et au Japon.

Tôt ce matin-là, les barques de pêcheurs accostaient régulièrement sur le rivage pour vendre leurs poissons. J’ai suggéré à mon « guide » qu’il achète une demi-douzaine de Chomba de bonne qualité. Je l’ai invité à déjeuner. En fait, j’ai appris plus tard que son travail consistait à négocier ce type de poisson pour des acheteurs de la capitale. Son travail de « guide » ne lui servait que pour arrondir ses fins de mois. Il s’y connaissait plutôt bien en poissons. Il en a lui-même choisi six que j’ai payé l’équivalent de 1,50 €. Nous les avons emportés dans une gargote pour y être préparés à la fin de la matinée. Délicieux.

L’histoire récente de ce village est à l’image de celle du pays et de plusieurs de ses semblables en Afrique. Grâce à ce poisson succulent et aux autres espèces tout aussi abondantes dans ce lac, les habitants se sont rapidement enrichis. La consommation a suivi. Plusieurs petits commerces se sont ouverts. Des maisons modernes d’habitation se sont construites. Des acquisitions jusque-là absentes du village sont devenues subitement nécessaires : appareils électroménagers, télévisions à écran plat, voitures, smartphones, etc. Les retombées ont atteint la ville voisine de Zomba où des supermarchés ont fait leur apparition pour répondre à cette demande de consommation.

Et puis il y a environ cinq ou six ans, la sécheresse a frappé la région. En quelques mois, ce lac peu profond s’est presque entièrement asséché. Il est alors devenu possible de rejoindre le Mozambique à pied sec. Plus d’eau. Plus de poissons. Plus de cultures. Plus de récolte. La famine a fait son apparition. C’est le moment que les banques ont choisi pour venir réclamer les emprunts si généreusement accordés quelques années plus tôt et entraînant des faillites, du désespoir et encore plus de misère.

Les banques sont toujours aussi nombreuses à Zomba. J’en ai rarement vu autant avec des façades aussi jolies pour une ville aussi petite.

Depuis environ deux ans, l’eau du lac est presque revenue à son niveau normal. Le Chomba et autres espèces réapparaissent petit à petit.

Quant aux habitants du village, tout au moins pour les survivants, ils se sont remis péniblement au travail et tentent tant bien que mal de rembourser ce qu’ils doivent. Contrairement aux pays donateurs qui passent régulièrement l’éponge sur les dettes des pays pauvres, les banques ne sont jamais aussi généreuses avec les miséreux. « Salauds de pauvres ! », avait lancé Jean Gabin dans une réplique restée célèbre du cinéma français.

Bilan et réflexions

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