Mise à part Johannesburg, où je n’ai pas eu d’autre choix que de
repasser pour transiter vers Kruger et où je dois retourner pour y prendre
l’avion, l’autre ville d’Afrique du Sud où je ne voulais surtout pas aller
était Durban. Cette ville de 3,5 millions d’habitants a la réputation d’être
aussi dangereuse que Jo’burg.
Il ne faudrait jamais dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton
eau ». Non seulement j’y suis allé, mais j’y suis resté. Et aussi surprenant
que cela puisse paraître, j’ai trouvé cette ville plutôt sympathique.
Après avoir quitté St Lucia de très bonne heure, je suis passé par
Mtubatuba où j’ai changé de bus pour me diriger vers Durban. J’espérais y arriver
en milieu de journée afin de reprendre un autre bus pour les montagnes du
Drakensberg, ma dernière étape de ce voyage de deux mois avant de reprendre
l’avion à Johannesburg.
Aucun bus ne partait vers le nord depuis l’une des gares routières de
Durban où je suis arrivé vers 13 h. J’ai donc pris un taxi pour aller me
renseigner auprès de l’office de tourisme. Après une très longue discussion, le
directeur n’a pas voulu m’indiquer l’endroit où je pourrais prendre le même
type de transport que j’utilise habituellement. Il craignait pour ma sécurité.
J’ai eu beau insister et lui dire que je me sentais parfaitement en sécurité
dans ces minibus publics. Rien à faire. Il tenait absolument à ce que je prenne
un bus touristique.
Il était trop tard pour essayer de me débrouiller par mes propres
moyens. Le temps que je trouve la gare routière, que le bus se remplisse, que
je sois peut-être obligé d’en prendre un autre à mi-chemin, je risquais de
n’arriver à destination qu’en pleine nuit.
Entre-temps, le directeur s’était renseigné et me proposait de prendre un
« baz-bus » le dès le lendemain matin depuis mon hôtel. Ces bus sont exclusivement réservés aux touristes.
Ils desservent les endroits les plus visités de l’Afrique du Sud et sont très
populaires parmi les étrangers. Ils sont évidemment très sécuritaires, partent
et arrivent toujours à l’heure prévue. Ils viennent vous chercher à votre hôtel
et vous déposent là où vous voulez. Ils sont aussi beaucoup plus chers que les
transports publics avec le grand désavantage de vous couper de la population
locale. Comme je ne connaissais pas, j’ai profité de cette occasion pour tenter
cette expérience.
Je n’ai pas vu grand-chose de Durban, mais le peu que j’en ai vu m’a laissé
sur une vision plutôt positive. Le fait d’être au bord de l’océan y est sans
doute pour quelque chose. Elle est moins oppressive et plus ouverte sur
l’espace que Jo’burg. Son architecture coloniale et art déco du centre-ville
lui donne un cachet plus apaisant que les gratte-ciels écrasants et stressants de
sa consœur du nord.
La population d’origine indienne qui réside à Durban constitue la communauté
indienne la plus nombreuse à l’extérieur de l’Inde. Tout comme à La Réunion et
à Maurice, les Indiens sont arrivés ici au milieu des années 1800 pour
travailler dans les plantations de cannes à sucre, plantations qu’on retrouve
encore aujourd’hui tout le long de la route du littoral que j’ai empruntée en
matinée. C’est sans doute aussi ce petit air réunionnais qui m’a plu dans cette
ville.
À l’office du tourisme, j’ai eu la surprise de voir à nouveau trois
Français que j’avais rencontrés à St Lucia. Ils m’avaient alors raconté être venus
assister au mariage d’un de leurs amis. Ils avaient débarqué de l’avion au Cap,
loué une voiture à l’aéroport et pris l’autoroute jusqu’à St Lucia. De là, ils
devaient participer à un safari et repartir pour Durban assister au mariage. Lors
de notre rencontre à St Lucia, ils avaient semblé très sceptiques face au
portrait que je leur avais sommairement dressé de l’Afrique du Sud et notamment
sur la dangerosité de ce pays.
Ils avaient changé d’avis. C’est vrai aussi que si on parcourt le réseau
autoroutier sud-africain, magnifiquement construit, parsemé d’airs de repos
joliment agencés avec des restaurants très chics et même parfois des centres
commerciaux, on peut avoir l’impression de traverser l’Europe ou l’Amérique du
Nord.
Ils venaient de traverser une partie du centre-ville et avaient marché
les deux cents derniers mètres jusqu’à l’office du tourisme. Une des deux
filles en avait attrapé un violent mal au ventre et voulait rentrer à l’hôtel
et ne plus en sortir. Ils avaient encore en mémoire l’histoire de ces deux
touristes américains que je leur avais racontée.
J’avais rencontré ces deux Américains âgés d’une trentaine d’années à
Kruger. C’est là qu’ils m’avaient raconté leur mésaventure. Ils avaient eux
aussi débarqué au Cap et voyagé à travers l’Afrique du Sud pendant deux
semaines avec le baz bus ou des
voitures de location. Ils en étaient arrivés à trouver fortement exagérée la
réputation d’insécurité que l’on prêtait à ce pays.
Avec cette vision de carte postale en tête, ils étaient arrivés à la
gare routière de Park Station à
Johannesburg, l’endroit même où j’avais débarqué en soirée le jour de mon
arrivée deux mois plus tôt. Il était aux environs de midi. Avec leurs gros sacs
à dos, ils faisaient une cible parfaite et très peu mobile. Ils n’ont pas
marché longtemps.
Six hommes les ont rapidement entourés. En moins de deux minutes, tout
était terminé et tout avait disparu : argent liquide (plus de 1000 $
chacun caché dans leurs sous-vêtements), cartes de crédit, passeports, montres,
bijoux, smartphones, tablettes, ordinateurs portables et appareils photo. Le
tout avait changé de propriétaires. La foule, nombreuse à cette heure du jour,
avait assisté impuissante à cette agression qui s’était heureusement terminée
sans effusion de sang. Ce n’était pas toujours le cas.
Juste après être sorti du Swaziland, j’avais rencontré une très jolie Hollandaise
dans le début de la trentaine ; une blonde aux yeux bleus comme on s’imagine
les Hollandaises, aussi grande que moi, et avec qui j’avais voyagé jusqu’à St Lucia.
Elle bourlinguait seule et avait commencé son voyage neuf mois plus tôt au
Kenya.
Les voyageurs se repèrent facilement. Je ne parle pas des touristes,
mais bien des voyageurs. La façon de se déplacer est différente. Le regard est
différent. L’habillement est différent. Les lieux où on les rencontre sont
différents. Le discours est différent. Les moyens de transport qu’ils utilisent
sont différents.
Elle était passée par le Malawi et avait acheté un vélo à Lilongwe. De
là, elle avait pédalé jusqu’au Cap à travers plusieurs pays. De tous les pays
qu’elle avait visités depuis neuf mois, le pays qui lui avait plu le moins et
où elle avait été confrontée à des situations parfois très difficiles en tant
que fille, c’était l’Afrique du Sud et uniquement l’Afrique du Sud. Comme moi,
elle ne comprenait pas qu’il y ait autant de touristes en Afrique du Sud alors
que les pays aux alentours étaient nettement plus intéressants à visiter.
Lorsque j’avais rencontré ces trois touristes français pour la première
fois et que je leur avais conté l’histoire de ces deux Américains, ils avaient
été unanimes pour me répondre que ces Américains n’avaient tout simplement pas
eu de chance et qu’ils s’étaient retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment.
C’est vrai. Mais quand les mauvais endroits et les mauvais moments se
retrouvent ainsi concentrés sur un seul pays, ce n’est plus seulement une
question de chance, c’est aussi qu’il existe bel et bien un problème dans ce
pays.