Pour mon dernier déplacement qui m’a conduit des montagnes du Drakensberg jusqu’à
Johannesburg, je n’ai pas lésiné
sur les moyens et j’ai accompli cette ultime étape à bord d’un autobus de la
compagnie Greyhound, une compagnie de
transport nord-américaine reconnaissable à son fameux logo d’un lévrier
anglais, un « lévrier Greyhound ».
L’Amphitheatre Backpackers Lodge
où j’étais resté organisait une sortie le jour de mon départ et j’en ai donc
profité pour me faire déposer de très bonne heure dans la ville très proche
d’Harrismith devant le bureau de réservation des bus. Il n’y faisait pas très
chaud.
Le départ était prévu à midi et demi. Ça me laissait toute la matinée
pour flâner dans cette ville afrikaner. Je n’y suis encore jamais allé, mais
j’imagine que c’est le même genre de petite ville qu’on peut traverser au Mississippi
ou en Louisiane. Une ancienne ville ségrégationniste (ou de l’Apartheid, en ce
qui concerne l’Afrique du Sud) avec des commerces tenus par des Blancs, quelques
notables et deux médecins de la même couleur, un chef de police blanc et obèse et
de gros fermiers tout aussi blancs, le visage brûlé par le soleil, une
casquette de baseball vissé sur le crâne, qui viennent prendre leur café
quotidien à bord de leurs pickups avec assis à l’arrière dans la benne en
compagnie d’un vieux chien, deux ou trois ouvriers noirs.
Le décor ne serait pas parfait si l’on n’y ajoutait pas un hôtel de
ville en briques et une demi-douzaine d’églises protestantes, toutes plus
rutilantes les unes que les autres, entouré d’une pelouse très bien entretenue
ainsi qu’une vieille église catholique en bois dont le clocher menace de
s’effondrer à tout instant. Dans le cas d’Harrismith, il faut aussi y ajouter
une mosquée. Les rues sont évidemment à angles droits et, au centre de la ville,
on retrouve le parc traditionnel avec au milieu la statue d’un soldat blanc
commémorant les nombreux combattants morts pour la patrie sur les champs de bataille
de la Somme, de Normandie ou du Pacifique.
Après être passé par un café internet, je suis allé prendre un café et
finir la matinée dans un restaurant qui faisait également salon de thé. Le
décor n’était plus du tout le même que celui du coiffeur. La salle était
joliment agencée avec du mobilier antique et des tables recouvertes de nappes noires,
de services en porcelaine blanche et de couverts en argent. J’ai payé le café
au même prix que la coupe de cheveux. J’y ai fait la connaissance d’une dame
afrikaner qui m’a elle aussi expliqué à quel point l’ancienne Afrique du Sud du
temps de l’apartheid était préférable à la nouvelle.
À midi trente j’étais à l’arrêt de bus. Une heure plus tard, j’y étais
encore. Entre temps, j’avais été rejoint par un jeune noir d’une vingtaine
d’années, un Mosotho originaire de l’ancien bantoustan de QwaQwa que j’avais
traversé la veille. Il s’exprimait très bien en anglais et n’éprouvait,
contrairement à beaucoup de ses compatriotes noirs, aucun complexe d’infériorité
ni sentiment de gêne à converser avec moi. Je ne décelais non plus aucune
frustration ni aucune aigreur dans ses paroles. C’était tout le contraire du
guide de l’hôtel que je venais de quitter : un Zoulou, qui m’avait emmené visiter
le Lesotho. Je m’étais assis à ses côtés pour pouvoir discuter avec lui. Très
politisé et aigri par les injustices criantes de son pays, il s’était fortement
radicalisé dans sa vision de la situation politique et sociale de l’Afrique du
Sud et il était de ceux qui n’hésiteraient pas à prendre les armes si des
circonstances futures s’y prêtaient.
Le bus a fini par arriver deux heures plus tard que prévu. Heureusement,
c’était le dernier bus que j’emprunterais pour ce voyage qui se terminait à
Johannesburg. De plus, le confort était tel qu’on me l’avait décrit avec de
larges sièges moelleux, un second étage où j’étais installé, la télévision et
la possibilité de se faire servir du café ou du thé gratuitement et à volonté
par une jeune et jolie hôtesse.
Après l’avoir attendu plus d’une heure, j’ai traversé la rue et je suis
allé prendre une bière dans un pub, un pub tenu par un Afrikaner avec une
demi-douzaine de ses compatriotes assis dans la salle ou accoudés au bar.
Encore une fois, il faut s’imaginer un bar du sud des États-Unis pour visualiser
la scène avec la clientèle qui fréquente ce genre d’établissement, une
clientèle exclusivement blanche. Aucune affiche à l’extérieur ne dit pourtant
que ce bar est Whites only, mais
aucun Noir ne se risquerait à en franchir la porte.
J’ai engagé la conversation avec le patron. Il n’était pas surpris que
le bus Greyhound soit en retard. Ça
se produisait régulièrement. Je lui ai dit que j’aurais dû prendre un bus local
plutôt qu’un de ces bus de luxe. Il m’a répondu qu’il n’y en avait pas
d’autres. Je lui ai fait remarquer que j’aurais pu néanmoins emprunter un
minibus public. Il m’a regardé comme si je débarquais de la planète mars. « Mais
c’est pour les Blacks ! » s’est-il exclamé avec l’approbation hilare de deux
gros fermiers afrikaners accoudés au bout du comptoir. Je lui ai dit que
c’était vrai, mais que les départs de ces minibus étaient très fréquents. Il
était d’accord qu’ils étaient plus fréquents, mais qu’ils étaient aussi impliqués
dans beaucoup plus d’accidents.
C’est exact. Mais comme ils sont plus nombreux sur les routes, il est
normal qu’ils soient victimes de plus d’accidents. Par contre, le seul accident
de bus que j’ai vu au cours de ce voyage impliquait un de ces gros bus. C’était
en Zambie. Il était couché dans un fossé et ça venait juste de se produire.
Nous ne nous sommes pas arrêtés et j’ignore s’il y avait des victimes.
Par contre, quelques jours plus tard, j’ai emprunté un de ces bus pour
aller de Blantyre au Malawi à Tete au Mozambique. J’ai raconté dans ce billet les problèmes
que j’avais rencontrés avec ce bus.
Après être arrivé à Chimanimani dans l’est du Zimbabwe, je faisais part
de cette mésaventure à l’infirmier du village avec qui j’avais sympathisé. Il
m’a demandé si je me souvenais du nom de la compagnie. Oui, je m’en souvenais
très bien, c’était la compagnie Zupco. Il a saisi son smartphone et me l’a
tendu pour que je lise. C’était un bulletin de nouvelles qui datait de trois ou
quatre jours relatant un accident impliquant un bus Zupco. Ça s’était passé à moins
d’une dizaine de kilomètres de l’endroit où j’avais quitté celui dans lequel
j’étais et sur le parcours que j’aurais dû emprunter. Le bus avait plongé dans
une rivière en contrebas de la route. Bilan de l’accident, 13 morts, dont 10
sur place et trois à l’hôpital. Le bilan n’était pas définitif.
I eo vis, morere ubi debes (Vas où tu veux, meurs où tu dois). Et j’ajouterais à
cette phrase latine qu’il ne faut pas se préoccuper de ce que les gens disent
et prendre les bus qui vous plaisent, nonobstant leur confort et leurs
passagers.

