Monday, August 25, 2014

I eo vis, morere ubi debes


Pour mon dernier déplacement qui m’a conduit des montagnes du Drakensberg jusqu’à Johannesburg, je n’ai pas lésiné sur les moyens et j’ai accompli cette ultime étape à bord d’un autobus de la compagnie Greyhound, une compagnie de transport nord-américaine reconnaissable à son fameux logo d’un lévrier anglais, un « lévrier Greyhound ».


L’Amphitheatre Backpackers Lodge où j’étais resté organisait une sortie le jour de mon départ et j’en ai donc profité pour me faire déposer de très bonne heure dans la ville très proche d’Harrismith devant le bureau de réservation des bus. Il n’y faisait pas très chaud.

Le départ était prévu à midi et demi. Ça me laissait toute la matinée pour flâner dans cette ville afrikaner. Je n’y suis encore jamais allé, mais j’imagine que c’est le même genre de petite ville qu’on peut traverser au Mississippi ou en Louisiane. Une ancienne ville ségrégationniste (ou de l’Apartheid, en ce qui concerne l’Afrique du Sud) avec des commerces tenus par des Blancs, quelques notables et deux médecins de la même couleur, un chef de police blanc et obèse et de gros fermiers tout aussi blancs, le visage brûlé par le soleil, une casquette de baseball vissé sur le crâne, qui viennent prendre leur café quotidien à bord de leurs pickups avec assis à l’arrière dans la benne en compagnie d’un vieux chien, deux ou trois ouvriers noirs.

Le décor ne serait pas parfait si l’on n’y ajoutait pas un hôtel de ville en briques et une demi-douzaine d’églises protestantes, toutes plus rutilantes les unes que les autres, entouré d’une pelouse très bien entretenue ainsi qu’une vieille église catholique en bois dont le clocher menace de s’effondrer à tout instant. Dans le cas d’Harrismith, il faut aussi y ajouter une mosquée. Les rues sont évidemment à angles droits et, au centre de la ville, on retrouve le parc traditionnel avec au milieu la statue d’un soldat blanc commémorant les nombreux combattants morts pour la patrie sur les champs de bataille de la Somme, de Normandie ou du Pacifique.

J’ai commencé ma visite par le quartier noir où je suis allé me faire couper les cheveux et tailler la barbe vieille de plusieurs jours. Le coiffeur tenait commerce sur le trottoir et, en guise de salon, avait tendu une bâche entre trois piquets. Le mobilier était composé d’une chaise en plastique et d’une caisse en bois avec sur le dessus un matériel qui se limitait à une paire de ciseaux, un peigne, une brosse et une tondeuse branchée sur une batterie de voiture. Un vieux rétroviseur tenait lieu de miroir. La coupe exécutée entièrement à la tondeuse aussi bien pour les cheveux que pour la barbe m’est revenue à 1,40 €, service compris.

Après être passé par un café internet, je suis allé prendre un café et finir la matinée dans un restaurant qui faisait également salon de thé. Le décor n’était plus du tout le même que celui du coiffeur. La salle était joliment agencée avec du mobilier antique et des tables recouvertes de nappes noires, de services en porcelaine blanche et de couverts en argent. J’ai payé le café au même prix que la coupe de cheveux. J’y ai fait la connaissance d’une dame afrikaner qui m’a elle aussi expliqué à quel point l’ancienne Afrique du Sud du temps de l’apartheid était préférable à la nouvelle.

À midi trente j’étais à l’arrêt de bus. Une heure plus tard, j’y étais encore. Entre temps, j’avais été rejoint par un jeune noir d’une vingtaine d’années, un Mosotho originaire de l’ancien bantoustan de QwaQwa que j’avais traversé la veille. Il s’exprimait très bien en anglais et n’éprouvait, contrairement à beaucoup de ses compatriotes noirs, aucun complexe d’infériorité ni sentiment de gêne à converser avec moi. Je ne décelais non plus aucune frustration ni aucune aigreur dans ses paroles. C’était tout le contraire du guide de l’hôtel que je venais de quitter : un Zoulou, qui m’avait emmené visiter le Lesotho. Je m’étais assis à ses côtés pour pouvoir discuter avec lui. Très politisé et aigri par les injustices criantes de son pays, il s’était fortement radicalisé dans sa vision de la situation politique et sociale de l’Afrique du Sud et il était de ceux qui n’hésiteraient pas à prendre les armes si des circonstances futures s’y prêtaient.

Le bus a fini par arriver deux heures plus tard que prévu. Heureusement, c’était le dernier bus que j’emprunterais pour ce voyage qui se terminait à Johannesburg. De plus, le confort était tel qu’on me l’avait décrit avec de larges sièges moelleux, un second étage où j’étais installé, la télévision et la possibilité de se faire servir du café ou du thé gratuitement et à volonté par une jeune et jolie hôtesse.

Toujours à propos de bus, un moyen de transport que j’ai beaucoup utilisé au cours des huit dernières semaines, on aurait tort de croire tout ce qui se raconte. Prenons le cas de ce dernier bus par exemple.

Après l’avoir attendu plus d’une heure, j’ai traversé la rue et je suis allé prendre une bière dans un pub, un pub tenu par un Afrikaner avec une demi-douzaine de ses compatriotes assis dans la salle ou accoudés au bar.

Encore une fois, il faut s’imaginer un bar du sud des États-Unis pour visualiser la scène avec la clientèle qui fréquente ce genre d’établissement, une clientèle exclusivement blanche. Aucune affiche à l’extérieur ne dit pourtant que ce bar est Whites only, mais aucun Noir ne se risquerait à en franchir la porte.

J’ai engagé la conversation avec le patron. Il n’était pas surpris que le bus Greyhound soit en retard. Ça se produisait régulièrement. Je lui ai dit que j’aurais dû prendre un bus local plutôt qu’un de ces bus de luxe. Il m’a répondu qu’il n’y en avait pas d’autres. Je lui ai fait remarquer que j’aurais pu néanmoins emprunter un minibus public. Il m’a regardé comme si je débarquais de la planète mars. « Mais c’est pour les Blacks ! » s’est-il exclamé avec l’approbation hilare de deux gros fermiers afrikaners accoudés au bout du comptoir. Je lui ai dit que c’était vrai, mais que les départs de ces minibus étaient très fréquents. Il était d’accord qu’ils étaient plus fréquents, mais qu’ils étaient aussi impliqués dans beaucoup plus d’accidents.

C’est exact. Mais comme ils sont plus nombreux sur les routes, il est normal qu’ils soient victimes de plus d’accidents. Par contre, le seul accident de bus que j’ai vu au cours de ce voyage impliquait un de ces gros bus. C’était en Zambie. Il était couché dans un fossé et ça venait juste de se produire. Nous ne nous sommes pas arrêtés et j’ignore s’il y avait des victimes.

Par contre, quelques jours plus tard, j’ai emprunté un de ces bus pour aller de Blantyre au Malawi à Tete au Mozambique. J’ai raconté dans ce billet les problèmes que j’avais rencontrés avec ce bus.

Après être arrivé à Chimanimani dans l’est du Zimbabwe, je faisais part de cette mésaventure à l’infirmier du village avec qui j’avais sympathisé. Il m’a demandé si je me souvenais du nom de la compagnie. Oui, je m’en souvenais très bien, c’était la compagnie Zupco. Il a saisi son smartphone et me l’a tendu pour que je lise. C’était un bulletin de nouvelles qui datait de trois ou quatre jours relatant un accident impliquant un bus Zupco. Ça s’était passé à moins d’une dizaine de kilomètres de l’endroit où j’avais quitté celui dans lequel j’étais et sur le parcours que j’aurais dû emprunter. Le bus avait plongé dans une rivière en contrebas de la route. Bilan de l’accident, 13 morts, dont 10 sur place et trois à l’hôpital. Le bilan n’était pas définitif.

I eo vis, morere ubi debes (Vas où tu veux, meurs où tu dois). Et j’ajouterais à cette phrase latine qu’il ne faut pas se préoccuper de ce que les gens disent et prendre les bus qui vous plaisent, nonobstant leur confort et leurs passagers.



Bilan et réflexions

Compte tenu des circonstances, ce bilan a bien failli se limiter à un mois de voyage. Et les raisons qui l’auraient limité à...