Sunday, August 31, 2014

Bilan et réflexions


Compte tenu des circonstances, ce bilan a bien failli se limiter à un mois de voyage. Et les raisons qui l’auraient limité à un mois se sont toutes déroulées au Malawi en moins d’une semaine.

Tout a commencé le jour ou j’ai quitté Lilongwe. Après être sorti du taxi qui m’avait amené à la gare routière, je me suis aperçu que mon portefeuille, contenant une carte de crédit et de l’argent liquide, avait disparu. Je venais tout juste de m’en servir pour payer le taxi.

Deux autres chauffeurs à l’arrêt se sont rendu compte que quelque chose d’anormal venait de se passer. Ils se sont précipités vers moi pour me dire qu’il « venait de partir rapidement ». Il s’agissait évidemment de mon taxi. L’un des deux s’est proposé de rattraper le fuyard. Une course-poursuite s’est engagée à travers les rues de la capitale au milieu d’une circulation dense et anarchique. Le meilleur endroit pour retrouver mon voleur était de retourner là où il m’avait pris en charge. J’ai promis à ce nouveau chauffeur une récompense si jamais on rattrapait le fuyard, tout en réalisant que je n’aurais même pas de quoi payer cette course si jamais nous ne pouvions pas le rattraper. À tout hasard, j’ai fouillé mon sac pour voir si de l’argent des pays que je venais de traverser ne serait pas resté à l’intérieur. Et oh surprise ! Dans une des pochettes, j’ai retrouvé mon portefeuille. Je l’avais tout simplement replacé au mauvais endroit.

Retour à la gare routière avec remise du pourboire promis au taxi. Ce n’était rien en comparaison de la perte que j’aurais subie si je n’avais pas retrouvé mon portefeuille. Entre temps, le bus que je devais prendre s’était rempli à surcapacité. J’avais le choix entre monter dedans et rester debout ou attendre éventuellement qu’un autre se remplisse. J’ai opté pour la première solution et ce n’est qu’au bout de trois heures que j’ai pu m’assoir. Nous n’étions alors qu’à la moitié du trajet.

Il se trouve que cette même journée a coïncidé avec un rhume que j’ai contracté et qui s’est aggravé au cours de ce voyage en bus. Je n’ai pas cessé de me moucher et j’ai dû me gaver de Paracétamol pour faire passer le mal de tête.

Le lendemain, je me sentais un tout petit peu mieux et j’ai décidé de faire une rando pour m’aérer les bronches. J’ai relaté une partie de cette rando dans ce billet. Au retour, alors que mon guide (d’assez mauvaise humeur) accélérait le pas pour rentrer le plus vite possible chez lui et que je tentais de le suivre, j’ai malencontreusement mis le pied dans une crevasse cachée au milieu de la végétation et je me suis violemment tordu le pied droit. J’étais à terre, sur le point de perdre connaissance tellement la douleur était intense, avec le guide assis à une vingtaine de mètres qui attendait tranquillement que je me relève et qui n’avait aucunement l’intention de m’aider.

Chaque fois que j’essayais de me mettre debout, je sentais les étourdissements me reprendre. J’étais pris dans un dilemme : essayer de me relever aux risques de perdre connaissance ou attendre et risquer que mes articulations se refroidissent au point de ne plus pouvoir me déplacer. J’ai quand même fini par me relever et je suis redescendu tant bien que mal vers le village. De retour à l’hôtel, je me suis frictionné avec un mélange l’huile d’eucalyptus et de camphre que je traine toujours avec moi. J’ai pris aussi deux cachets de Voltarène et à nouveau du Paracétamol en espérant que ça irait mieux au réveil.

Non seulement je n’ai pas beaucoup dormi, mais le pied avait doublé de volume en plus d’un gros hématome qui s’était formé pendant la nuit. Je me suis décidé à aller à l’hôpital. Le médecin qui m’a examiné a conclu que je n’avais probablement aucune fracture, mais qu’il fallait néanmoins faire une radio pour s’en assurer. Il voulait également me faire des injections de je ne sais quel produit dans le pied.

Je l’ai déjà souligné à quelques reprises, tous les hôpitaux des pays que j’ai visités sont remplis de patients atteints du Sida. Au contact de ces patients, une bonne partie du personnel soignant se retrouve également contaminée. Je n’avais pas très envie de passer entre les mains de ce personnel ni d’accepter que l’aiguille d’une seringue pénètre mon épiderme. J’ai donc quitté l’hôpital. Au pire, si mon état empirait au cours des jours suivants, je pourrais toujours utiliser l’assurance que j’avais souscrite pour me faire rapatrier à La Réunion.

Je suis resté deux jours à me reposer dans ma chambre. J’ai continué à me frictionner à l’huile d’eucalyptus et de camphre, d’ingurgiter du Voltarène et du Paracétamol en plus de prendre des bains de pied plusieurs fois par jour dans de l’eau chaude mélangée à du sel marin.

En arrivant à Blantyre, l’étape suivante, j’ai attrapé un violent mal de dents. Là encore, je n’avais pas très envie de passer entre les mains d’un dentiste qui risquait d’introduire dans ma bouche des virus dont je ne voulais certainement pas faire la connaissance. Les doses quotidiennes de Voltarène et de Paracétamol ont fortement augmenté pendant les deux jours qui ont suivi. Et comme si ça ne suffisait pas, j’ai simultanément subi une abrasion de la cornée.

J’ai raconté que je n’avais pas gardé un trop bon souvenir de Blantyre. Ce que je vivais depuis une semaine y a fortement contribué.

Au cours de ce type de voyage, il arrive très souvent que ce genre de mésaventure survienne. Dans mon cas, c’est généralement tout au début. J’ai toujours vécu ça comme une épreuve à passer, une épreuve parfois pénible, dont je me dis que si je la surmonte, ce sera autant de plaisir que j’en tirerai en atteignant le but. C’est une victoire sur l’adversité, une croyance un peu idiote de penser que le plaisir et la réussite se méritent, et qu’il faut nécessairement vaincre les obstacles brefs et passagers si on souhaite pleinement savourer le plaisir de voir la mission qu’on s’était fixée être couronnée de succès.

Pour en revenir à ce bilan, et malgré ce que je viens de relater, il est plus que positif. La mission que je m’étais fixée de visiter une partie de l’Afrique australe s’est parfaitement bien déroulée. Le plaisir que j’en ai tiré et les instants de bonheur que j’ai vécus surpassent de très loin les petits soucis que j’ai pu rencontrer.

Le monde est grand. Le monde est beau. Et ce monde est un perpétuel émerveillement. Ce n’est pas seulement par ses paysages et sa diversité culturelle, mais surtout par la bonté et la générosité de ses habitants. Sans ces rencontres qui s’effectuent au gré des étapes, le voyage ne serait qu’un déplacement sans grand intérêt, un simple passage instructif et éphémère d’un programme de télévision à un autre.

Les pays dont je garde les meilleurs souvenirs sont le Botswana et le Zimbabwe, suivi par le Lesotho et le Malawi. Un équilibre parfait s’est effectué dans ces endroits entre leurs paysages, leurs cultures et leurs populations en plus des activités que j’y ai effectuées. Un seul pays ne m’a pas laissé un très bon souvenir. C’est l’Afrique du Sud. Johannesburg en est une des causes. Mais il n’y a pas que l’aspect négatif que cette ville m’a laissé pour que j’éprouve ce mauvais sentiment. Ce n’est pas non plus la pauvreté. Elle est souvent plus grande et plus « miséreuse » dans les autres pays que j’ai traversés. Non, ce qui me dérange en Afrique du Sud, c’est sa trop grande et trop visible disparité entre les plus nantis et les plus misérables. C’est le climat de violence qui y règne, une violence structurelle inhérente à la société sud-africaine qui perdure, une violence aggravée par la persistance des inégalités qui entraine des comportements odieux des forces de l’ordre équivalents à ceux de l’époque de l’apartheid. C’est l’émergence d’une classe politique noire prédatrice et corrompue. C’est le conservatisme d’une classe sociale blanche qui refuse tout partage, alors qu’elle est dotée d’un niveau de vie parmi les plus élevés au monde. Et c’est enfin l’égoïsme de sa population, aussi bien noire que blanche, plus tourné par la recherche de plaisirs immédiats et aléatoires, d’échappatoires individuelles que de solutions collectives.

Malgré cette diversité que j’ai rencontrée entre les pays que j’ai visités, l’Afrique reste encore aujourd’hui aux yeux du reste du monde comme une généralité, une entité globale perçue comme damnée. Je me souviens d’un matin où la propriétaire africaine et blanche d’une pension m’a parlé de la panne de courant de la veille. Je lui ai alors signalé que l’électricité était revenue, mais que ce matin-là, c’était l’eau qui manquait. « C’est l’Afrique », m’a-t-elle répondu avec un haussement d’épaules. Ce n’était pas la première fois que j’entendais cette réflexion. De Dakar à Dar-el-Salam, en passant par Ndjamena, Luanda et même Antananarivo, c’est cette généralité fataliste et maudite du continent qui prévaut. Alors que personne ne dira jamais, « c’est l’Asie » en étant confronté à une panne de courant à Shanghai ou au mauvais fonctionnement de la plomberie d’un hôtel à Bangkok.

L’idée de cette Afrique qu’on se fait partout dans le monde est souvent exacte. Mais ce n’est pas que ça. Le côté lustré de la carte postale est également vrai. Ce sont ces paysages aux horizons infinis. Ce sont ces couchers de soleil sur une plaine où se détachent des silhouettes d’acacias. C’est la faune sauvage et la douceur des nuits étoilées. C’est la sècheresse scintillante des savanes. Ce sont les femmes aux bébés accrochés dans le dos. Ce sont les marchés aux couleurs humides où flottent des parfums moyenâgeux d’épices et d’encens. Ce sont des villes à l’aménagement anarchique où se côtoient une architecture nostalgique d’un passé colonial et le modernisme blanchâtre de quartiers administratifs. Ce sont des vieillards décharnés palabrant devant une case de terre battue. Ce sont les boubous aux couleurs criardes à l’effigie d’un président déchu. Ce sont les enfants aux sourires hilares et pieds nus. C’est le détachement ambiant. C’est le fatalisme contagieux. C’est la joie. C’est l’espoir.




Monday, August 25, 2014

I eo vis, morere ubi debes


Pour mon dernier déplacement qui m’a conduit des montagnes du Drakensberg jusqu’à Johannesburg, je n’ai pas lésiné sur les moyens et j’ai accompli cette ultime étape à bord d’un autobus de la compagnie Greyhound, une compagnie de transport nord-américaine reconnaissable à son fameux logo d’un lévrier anglais, un « lévrier Greyhound ».


L’Amphitheatre Backpackers Lodge où j’étais resté organisait une sortie le jour de mon départ et j’en ai donc profité pour me faire déposer de très bonne heure dans la ville très proche d’Harrismith devant le bureau de réservation des bus. Il n’y faisait pas très chaud.

Le départ était prévu à midi et demi. Ça me laissait toute la matinée pour flâner dans cette ville afrikaner. Je n’y suis encore jamais allé, mais j’imagine que c’est le même genre de petite ville qu’on peut traverser au Mississippi ou en Louisiane. Une ancienne ville ségrégationniste (ou de l’Apartheid, en ce qui concerne l’Afrique du Sud) avec des commerces tenus par des Blancs, quelques notables et deux médecins de la même couleur, un chef de police blanc et obèse et de gros fermiers tout aussi blancs, le visage brûlé par le soleil, une casquette de baseball vissé sur le crâne, qui viennent prendre leur café quotidien à bord de leurs pickups avec assis à l’arrière dans la benne en compagnie d’un vieux chien, deux ou trois ouvriers noirs.

Le décor ne serait pas parfait si l’on n’y ajoutait pas un hôtel de ville en briques et une demi-douzaine d’églises protestantes, toutes plus rutilantes les unes que les autres, entouré d’une pelouse très bien entretenue ainsi qu’une vieille église catholique en bois dont le clocher menace de s’effondrer à tout instant. Dans le cas d’Harrismith, il faut aussi y ajouter une mosquée. Les rues sont évidemment à angles droits et, au centre de la ville, on retrouve le parc traditionnel avec au milieu la statue d’un soldat blanc commémorant les nombreux combattants morts pour la patrie sur les champs de bataille de la Somme, de Normandie ou du Pacifique.

J’ai commencé ma visite par le quartier noir où je suis allé me faire couper les cheveux et tailler la barbe vieille de plusieurs jours. Le coiffeur tenait commerce sur le trottoir et, en guise de salon, avait tendu une bâche entre trois piquets. Le mobilier était composé d’une chaise en plastique et d’une caisse en bois avec sur le dessus un matériel qui se limitait à une paire de ciseaux, un peigne, une brosse et une tondeuse branchée sur une batterie de voiture. Un vieux rétroviseur tenait lieu de miroir. La coupe exécutée entièrement à la tondeuse aussi bien pour les cheveux que pour la barbe m’est revenue à 1,40 €, service compris.

Après être passé par un café internet, je suis allé prendre un café et finir la matinée dans un restaurant qui faisait également salon de thé. Le décor n’était plus du tout le même que celui du coiffeur. La salle était joliment agencée avec du mobilier antique et des tables recouvertes de nappes noires, de services en porcelaine blanche et de couverts en argent. J’ai payé le café au même prix que la coupe de cheveux. J’y ai fait la connaissance d’une dame afrikaner qui m’a elle aussi expliqué à quel point l’ancienne Afrique du Sud du temps de l’apartheid était préférable à la nouvelle.

À midi trente j’étais à l’arrêt de bus. Une heure plus tard, j’y étais encore. Entre temps, j’avais été rejoint par un jeune noir d’une vingtaine d’années, un Mosotho originaire de l’ancien bantoustan de QwaQwa que j’avais traversé la veille. Il s’exprimait très bien en anglais et n’éprouvait, contrairement à beaucoup de ses compatriotes noirs, aucun complexe d’infériorité ni sentiment de gêne à converser avec moi. Je ne décelais non plus aucune frustration ni aucune aigreur dans ses paroles. C’était tout le contraire du guide de l’hôtel que je venais de quitter : un Zoulou, qui m’avait emmené visiter le Lesotho. Je m’étais assis à ses côtés pour pouvoir discuter avec lui. Très politisé et aigri par les injustices criantes de son pays, il s’était fortement radicalisé dans sa vision de la situation politique et sociale de l’Afrique du Sud et il était de ceux qui n’hésiteraient pas à prendre les armes si des circonstances futures s’y prêtaient.

Le bus a fini par arriver deux heures plus tard que prévu. Heureusement, c’était le dernier bus que j’emprunterais pour ce voyage qui se terminait à Johannesburg. De plus, le confort était tel qu’on me l’avait décrit avec de larges sièges moelleux, un second étage où j’étais installé, la télévision et la possibilité de se faire servir du café ou du thé gratuitement et à volonté par une jeune et jolie hôtesse.

Toujours à propos de bus, un moyen de transport que j’ai beaucoup utilisé au cours des huit dernières semaines, on aurait tort de croire tout ce qui se raconte. Prenons le cas de ce dernier bus par exemple.

Après l’avoir attendu plus d’une heure, j’ai traversé la rue et je suis allé prendre une bière dans un pub, un pub tenu par un Afrikaner avec une demi-douzaine de ses compatriotes assis dans la salle ou accoudés au bar.

Encore une fois, il faut s’imaginer un bar du sud des États-Unis pour visualiser la scène avec la clientèle qui fréquente ce genre d’établissement, une clientèle exclusivement blanche. Aucune affiche à l’extérieur ne dit pourtant que ce bar est Whites only, mais aucun Noir ne se risquerait à en franchir la porte.

J’ai engagé la conversation avec le patron. Il n’était pas surpris que le bus Greyhound soit en retard. Ça se produisait régulièrement. Je lui ai dit que j’aurais dû prendre un bus local plutôt qu’un de ces bus de luxe. Il m’a répondu qu’il n’y en avait pas d’autres. Je lui ai fait remarquer que j’aurais pu néanmoins emprunter un minibus public. Il m’a regardé comme si je débarquais de la planète mars. « Mais c’est pour les Blacks ! » s’est-il exclamé avec l’approbation hilare de deux gros fermiers afrikaners accoudés au bout du comptoir. Je lui ai dit que c’était vrai, mais que les départs de ces minibus étaient très fréquents. Il était d’accord qu’ils étaient plus fréquents, mais qu’ils étaient aussi impliqués dans beaucoup plus d’accidents.

C’est exact. Mais comme ils sont plus nombreux sur les routes, il est normal qu’ils soient victimes de plus d’accidents. Par contre, le seul accident de bus que j’ai vu au cours de ce voyage impliquait un de ces gros bus. C’était en Zambie. Il était couché dans un fossé et ça venait juste de se produire. Nous ne nous sommes pas arrêtés et j’ignore s’il y avait des victimes.

Par contre, quelques jours plus tard, j’ai emprunté un de ces bus pour aller de Blantyre au Malawi à Tete au Mozambique. J’ai raconté dans ce billet les problèmes que j’avais rencontrés avec ce bus.

Après être arrivé à Chimanimani dans l’est du Zimbabwe, je faisais part de cette mésaventure à l’infirmier du village avec qui j’avais sympathisé. Il m’a demandé si je me souvenais du nom de la compagnie. Oui, je m’en souvenais très bien, c’était la compagnie Zupco. Il a saisi son smartphone et me l’a tendu pour que je lise. C’était un bulletin de nouvelles qui datait de trois ou quatre jours relatant un accident impliquant un bus Zupco. Ça s’était passé à moins d’une dizaine de kilomètres de l’endroit où j’avais quitté celui dans lequel j’étais et sur le parcours que j’aurais dû emprunter. Le bus avait plongé dans une rivière en contrebas de la route. Bilan de l’accident, 13 morts, dont 10 sur place et trois à l’hôpital. Le bilan n’était pas définitif.

I eo vis, morere ubi debes (Vas où tu veux, meurs où tu dois). Et j’ajouterais à cette phrase latine qu’il ne faut pas se préoccuper de ce que les gens disent et prendre les bus qui vous plaisent, nonobstant leur confort et leurs passagers.



Bilan et réflexions

Compte tenu des circonstances, ce bilan a bien failli se limiter à un mois de voyage. Et les raisons qui l’auraient limité à...