J’ai trouvé la petite ville zambienne de Livingstone moins intéressante
que celle de Victoria Falls, sa voisine zimbabwéenne située juste de l’autre
côté de la frontière. Plus grande, plus étendue, plus anarchique et plus
étouffante.
Je me suis néanmoins longuement promené dans cette ville. La partie la
plus vieille conserve de beaux restes d’anciens bâtiments coloniaux très
colorés, un petit quartier commercial avec des enfilades de petites rues qui
abritent des magasins en colonnades et une partie plus moderne avec une grande
avenue et de nombreux centres commerciaux.
C’était encore plus sinistre qu’à l’extérieur. Il ne restait rien du
jardin. Il m’a indiqué une petite porte de l’autre côté de la cour. Elle donnait
sur une chambre où la Reine Elizabeth avait séjourné lors de sa première visite
aux Chutes Victoria.
Du temps de la splendeur, l’hôtel était Whites only (réservé aux Blancs). Il était fréquenté par les
administrateurs de la colonie britannique et les propriétaires des mines de
cuivre toutes proches.
Il est temps que je rende à César ce qui appartient à César. Une partie
de l’itinéraire que j’ai suivi jusqu’ici est dû aux conseils éclairés de
Sébastian, un géographe allemand qui travaille au Botswana comme technicien
agronome.
Je l’ai rencontré à Johannesburg ainsi que sa femme Aicha d’origine
Burkinabé et leur fille Alissa. C’était le lendemain de mon arrivée. Mon
impression était tellement négative que je planifiais faire demi-tour.
Sébastian m’a judicieusement fait remarquer que Johannesburg n’était pas l’Afrique
du Sud et que l’Afrique du Sud n’était pas l’Afrique.
Sébastian connaît bien ce continent. Il y travaille depuis la fin des
années quatre-vingt-dix et il a sillonné le continent en long, en large et en
travers. Il en a fait la connaissance la première fois alors qu’il était encore
étudiant. Il achetait de vieilles Peugeot pour quelques marks allemands. Il les retapait, juste de quoi traverser le Sahara
jusqu’au Cameroun où il les revendait. Ça lui permettait de financer son voyage
à l’aller comme au retour.
Parlant de rencontre, j’en ai fait une autre très surprenante à
Livingstone. Il s’agit d’une famille française qui a pédalé depuis le sud de la
France jusqu’ici. Ils sont partis pour deux ans et après l’Afrique ils planifient
de poursuivre leur voyage en Asie.
C’est eux qui m’ont initié au Nshima, le plat national zambien composé
d’une bouillie épaisse de farine de maïs, de légumes verts (et plus précisément
de ce qu’on appelle à La Réunion des brèdes), de haricots et éventuellement de
viande ou de poisson. C’est moins cher que ce que servent les fast-foods (très
populaires comme partout ailleurs) et bien meilleur. Les prix varient entre 75
centimes avec légumes et 3.50 € en y ajoutant la viande.
J’ai mangé le premier dans un petit boui-boui au fond d’une cour. Je
cherchais un coiffeur. J’ai fini par le trouver lui aussi dans une cabane au
fond de la même cour. C’est lui que m’a recommandé d’aller manger mon premier
Nshima chez son voisin.
Je comptais visiter le Musée Livingstone, mais à 5 $ l’entrée
(certains prix sont en dollars US), j’ai préféré m’abstenir. Je venais de
prendre une chambre plus que modeste au prix exorbitant de 40 $. J’avais
payé le visa zambien 50 $. En comparaison, le coiffeur m’a demandé
l’équivalent de 2 €, et j’ai payé 3 € le Nshima au poulet.
Faute de musée, je me suis rabattu sur la cathédrale. J’entendais des
chants de l’extérieur et j’ai pensé qu’une messe y était célébrée. J’ai cherché
une entrée que j’ai fini par trouver sur le côté du bâtiment. Ce n’était pas
une messe, mais une séance d’exorcisme pratiqué sur un homme à genoux devant
l’autel. Une demi-douzaine de personnes l’entourait en scandant en anglais des Jesus! Jesus! et des All Mighty God! Tout ça s’est
terminé par des chants extrêmement émouvants dans le sabir local.
Il faut dire que dans cette région de l’Afrique australe (et je suppose
que c’est peut-être pareil pour le reste du continent), Jésus se vend très
bien. La compétition est rude. Les églises sont plus fréquentes et fréquentées
que les bars. Il n’est pas rare d’en voir plusieurs l’une à côté de l’autre.
C’est comme les auberges espagnoles, on n’y trouve à peu près tout et tous les
cultes chrétiens y sont pratiqués : pentecôtistes, évangélistes,
méthodistes, témoins de Jéhovah, anglicans, catholiques, plus une quantité
d’autres dont je ne connaissais pas l’existence. Toutes ces églises se livrent
une compétition féroce pour les écoles, hôpitaux, dispensaires, centres sociaux,
etc. Les mosquées ne sont pas non plus absentes du paysage.
Chaque fois que je jette les yeux sur une télé allumée, je tombe immanquablement
sur une émission religieuse. Certains des bus que j’ai pris diffusaient aussi
des vidéoclips du même acabit en plus des chanteurs et chanteuses qui se succédaient
les uns les autres en martelant les paroles de l’Évangile. Et je passe sur les
panneaux le long des routes ainsi que toutes les annonces collées sur des murs
ou clouées sur des arbres qui me proposent Jésus à toutes les sauces.
Si Jésus se vend très bien, ce qui s’attrape encore mieux, c’est le
sida. Quand les gens attrapent le second, ils s’empressent d’aller prier le
premier. Certains naïfs pensent même qu’en fréquentant le premier, ils seront
protégés du second. C’est faux. Ça ne marche pas. En Zambie où je suis, plus de
15 % de la population est contaminée. C’est au moins un individu par
famille.