Wednesday, July 16, 2014

Oh Jesus!


J’ai trouvé la petite ville zambienne de Livingstone moins intéressante que celle de Victoria Falls, sa voisine zimbabwéenne située juste de l’autre côté de la frontière. Plus grande, plus étendue, plus anarchique et plus étouffante.

Je me suis néanmoins longuement promené dans cette ville. La partie la plus vieille conserve de beaux restes d’anciens bâtiments coloniaux très colorés, un petit quartier commercial avec des enfilades de petites rues qui abritent des magasins en colonnades et une partie plus moderne avec une grande avenue et de nombreux centres commerciaux.

Je suis tombé par hasard sur un des plus vieux hôtels de l’Afrique australe. Le North Western Hotel fut bâti en 1900 et a été laissé à l’abandon depuis des lustres. Ce qu’il en reste était caché derrière des étals de fruits et légumes dans la vieille ville.

Je l’ai repéré à cause de la vieille enseigne qui pendait sur la façade. Je me suis renseigné auprès d’un Zambien qui venait de m’indiquer la compagnie de bus la plus fiable pour aller à Lusaka. Comme il voyait que j’étais intéressé par ce bâtiment, il m’a proposé de rentrer à l’intérieur.

C’était encore plus sinistre qu’à l’extérieur. Il ne restait rien du jardin. Il m’a indiqué une petite porte de l’autre côté de la cour. Elle donnait sur une chambre où la Reine Elizabeth avait séjourné lors de sa première visite aux Chutes Victoria.

Du temps de la splendeur, l’hôtel était Whites only (réservé aux Blancs). Il était fréquenté par les administrateurs de la colonie britannique et les propriétaires des mines de cuivre toutes proches. 

Il est temps que je rende à César ce qui appartient à César. Une partie de l’itinéraire que j’ai suivi jusqu’ici est dû aux conseils éclairés de Sébastian, un géographe allemand qui travaille au Botswana comme technicien agronome.

Je l’ai rencontré à Johannesburg ainsi que sa femme Aicha d’origine Burkinabé et leur fille Alissa. C’était le lendemain de mon arrivée. Mon impression était tellement négative que je planifiais faire demi-tour. Sébastian m’a judicieusement fait remarquer que Johannesburg n’était pas l’Afrique du Sud et que l’Afrique du Sud n’était pas l’Afrique.

Sébastian connaît bien ce continent. Il y travaille depuis la fin des années quatre-vingt-dix et il a sillonné le continent en long, en large et en travers. Il en a fait la connaissance la première fois alors qu’il était encore étudiant. Il achetait de vieilles Peugeot pour quelques marks allemands. Il les retapait, juste de quoi traverser le Sahara jusqu’au Cameroun où il les revendait. Ça lui permettait de financer son voyage à l’aller comme au retour.

C’est donc lui qui m’a conseillé de quitter Johannesburg et de passer au Botswana où lui et sa famille résidaient. Je les ai donc revus quelques jours plus tard à Gabs. J’ai passé une après-midi chez eux et nous avons tous diné ensemble la veille de mon départ de la capitale botswanaise dans un restaurant spécialisé dans la viande de bœuf, une viande très bonne et très bon marché dans ce pays. Sébastian m’a alors suggéré les endroits les plus susceptibles de m’intéresser pour la suite de mon voyage en Afrique australe.

Parlant de rencontre, j’en ai fait une autre très surprenante à Livingstone. Il s’agit d’une famille française qui a pédalé depuis le sud de la France jusqu’ici. Ils sont partis pour deux ans et après l’Afrique ils planifient de poursuivre leur voyage en Asie.

C’est eux qui m’ont initié au Nshima, le plat national zambien composé d’une bouillie épaisse de farine de maïs, de légumes verts (et plus précisément de ce qu’on appelle à La Réunion des brèdes), de haricots et éventuellement de viande ou de poisson. C’est moins cher que ce que servent les fast-foods (très populaires comme partout ailleurs) et bien meilleur. Les prix varient entre 75 centimes avec légumes et 3.50 € en y ajoutant la viande.

J’ai mangé le premier dans un petit boui-boui au fond d’une cour. Je cherchais un coiffeur. J’ai fini par le trouver lui aussi dans une cabane au fond de la même cour. C’est lui que m’a recommandé d’aller manger mon premier Nshima chez son voisin.

Je comptais visiter le Musée Livingstone, mais à 5 $ l’entrée (certains prix sont en dollars US), j’ai préféré m’abstenir. Je venais de prendre une chambre plus que modeste au prix exorbitant de 40 $. J’avais payé le visa zambien 50 $. En comparaison, le coiffeur m’a demandé l’équivalent de 2 €, et j’ai payé 3 € le Nshima au poulet.

Faute de musée, je me suis rabattu sur la cathédrale. J’entendais des chants de l’extérieur et j’ai pensé qu’une messe y était célébrée. J’ai cherché une entrée que j’ai fini par trouver sur le côté du bâtiment. Ce n’était pas une messe, mais une séance d’exorcisme pratiqué sur un homme à genoux devant l’autel. Une demi-douzaine de personnes l’entourait en scandant en anglais des Jesus! Jesus! et des All Mighty God! Tout ça s’est terminé par des chants extrêmement émouvants dans le sabir local.

Il faut dire que dans cette région de l’Afrique australe (et je suppose que c’est peut-être pareil pour le reste du continent), Jésus se vend très bien. La compétition est rude. Les églises sont plus fréquentes et fréquentées que les bars. Il n’est pas rare d’en voir plusieurs l’une à côté de l’autre. C’est comme les auberges espagnoles, on n’y trouve à peu près tout et tous les cultes chrétiens y sont pratiqués : pentecôtistes, évangélistes, méthodistes, témoins de Jéhovah, anglicans, catholiques, plus une quantité d’autres dont je ne connaissais pas l’existence. Toutes ces églises se livrent une compétition féroce pour les écoles, hôpitaux, dispensaires, centres sociaux, etc. Les mosquées ne sont pas non plus absentes du paysage.

Chaque fois que je jette les yeux sur une télé allumée, je tombe immanquablement sur une émission religieuse. Certains des bus que j’ai pris diffusaient aussi des vidéoclips du même acabit en plus des chanteurs et chanteuses qui se succédaient les uns les autres en martelant les paroles de l’Évangile. Et je passe sur les panneaux le long des routes ainsi que toutes les annonces collées sur des murs ou clouées sur des arbres qui me proposent Jésus à toutes les sauces.

Si Jésus se vend très bien, ce qui s’attrape encore mieux, c’est le sida. Quand les gens attrapent le second, ils s’empressent d’aller prier le premier. Certains naïfs pensent même qu’en fréquentant le premier, ils seront protégés du second. C’est faux. Ça ne marche pas. En Zambie où je suis, plus de 15 % de la population est contaminée. C’est au moins un individu par famille.

Les passages de frontière se passent sans accrocs. J’ai franchi la dernière entre le Zimbabwe et la Zambie à pied, après une petite marche de cinq kilomètres en empruntant le pont qui enjambe le Zambèze et qui fait face aux Chutes Victoria.


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