Friday, July 18, 2014

Lusaka... et sa police


Je ne connais pas Lusaka, la capitale de la Zambie, que je viens de quitter et où j’ai passé deux nuits. Je ne connais pas Lusaka, mais si je devais donner mon impression sur cette ville, je dirais que c’est une ville révolutionnaire. Des noms de places, de rues et de bâtiments portent des noms aussi évocateurs que ceux de Che Guevara, Trotski, Nasser, Fidel Castro, Lumumba et Bolivar. Je ne connais pas Lusaka, mais je connais bien sa station de bus qui n’a plus de secret pour moi. J’y ai passé une journée entière.

Je comptais passer deux jours dans cette ville, mais l’hôtel où je suis descendu affichait complet à partir du lendemain. J’y ai vu un signe pour ne pas m’éterniser.

Contrairement à mon habitude, je ne me suis pas renseigné à l’avance sur la meilleure compagnie de bus. Celle que j’avais prise pour venir jusqu’à Lusaka ne desservait pas le nord du pays. J’ai donc choisi celle qui me promettait de partir rapidement. Le départ était fixé pour 8h30. Une heure plus tard, le bus n’avait toujours pas bougé.

Retour au guichet de la cabane qui tient lieu de bureau. Le patron m’annonce que le départ est reporté à 10h30. Je remonte et redescends du bus à plusieurs reprises. Je laisse ma casquette sur un siège pour indiquer que celui-ci est réservé. J’en profite pour faire le tour de la gare routière et prendre quelques photos.

En fin de matinée, j’aperçois un attroupement en train de se former. Je m’approche et m’informe. On vient de découvrir le corps d’un homme sans vie dans un petit bâtiment en construction. Les versions sur ce décès se contredisent et j’en apprendrai un peu plus dans l’après-midi. Il est maintenant plus de 11h00 et le bus ne fait toujours pas mine de vouloir bouger.

Je retourne au guichet. Cette fois, le patron m’annonce que le bus s’apprête à partir d’une minute à l’autre. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il est toujours aux trois quarts vide et ce n’est pas dans les habitudes des bus de partir à vide.

Un chauffeur finit par se présenter. Je lui demande si nous partons bientôt. Non, me répond-il, seulement après déjeuner. C’en est trop. Je ne veux pas arriver en pleine nuit à destination.

Me voilà de nouveau au guichet où je demande au patron de me rembourser. Il refuse. J’insiste. Pas question, c’est le règlement et c’est indiqué sur le billet.

Je me dirige alors vers le minuscule poste de police de la gare routière. J’y étais passé la veille pour qu’on m’indique la direction de l’hôtel. C’est bondé. Ça rentre. Ça sort. Ça crie. Ça hurle.

Temps bien que mal, j’explique brièvement ma situation au policier assis derrière une petite table. Il griffonne quelque chose sur un papier qu’il me tend en me demandant de le remettre au patron de la compagnie de bus. C’est une convocation.

Je reviens en compagnie du patron. Entre-temps, le chef du poste de police est arrivé. C’est une femme. C’est toujours aussi bondé. Nous attendons notre tour. La pièce ne fait pas plus de deux mètres sur deux. Le fond comporte une porte en fer qui donne sur la cellule, une cellule microscopique sans éclairage et sans ouverture si ce n’est celle de cette porte métallique.

Le bureau est construit en parpaings et badigeonné d’un vert couleur-hôpital qui s’effrite. Une ampoule pendouille au bout d’un long fil électrique et accentue l’atmosphère lugubre de l’endroit.

Des policiers arrivent en poussant, tirant et trainant des individus. Ça frappe. Ça crie. Ceux qu’on s’apprête à faire rentrer dans la cellule se débâtent. Ça frappe encore plus fort. Ceux qui sont à l’intérieur, et qui voient leur espace se réduire encore un peu plus chaque fois qu’on y jette un nouveau locataire protestent en hurlant davantage.

C’est notre tour. Je m’explique à nouveau. La policière commence à poser des questions en anglais au patron. Il lui répond dans sa langue natale que je ne comprends pas. Ça parle. Ça parle. Le patron me désigne du doigt à plusieurs reprises. La policière continue à lui poser des questions, mais ce n’est plus en anglais. Je commence à me demander si mon idée de faire appel à la police était bonne.

On s’entend à peine à cause des locataires de la cellule. Ils ont commencé à se battre entre eux. Le vacarme devient assourdissant. Un policier entre dans la cellule pour en extraire un homme. Il le force à se mettre à genoux. La policière le gifle violemment. Il se rapetisse encore un peu plus en pleurnichant des « Madam », « Madam ». On le réexpédie illico à l’intérieur.
 
Ce qui est pire encore que le bruit, c’est l’odeur. Une odeur d’urine et d’excréments qui se dégage de ce trou puant la fosse septique et qui se répand dans le bureau chaque fois que la porte s’ouvre. Le ruissellement brunâtre qui s’écoule de sous la porte de la cellule jusqu’au milieu de la pièce ne laisse aucun doute quant à sa provenance. Les locataires doivent se déchausser avant d’aller croupir dans ce trou qu’aucun rat ne voudrait occuper.

Retour sur mon cas. La policière me demande si, plutôt que de demander un remboursement, ce ne serait pas possible que je remette mon voyage au jour suivant. Le patron s’engage à ce que son bus parte cette fois avant 9h00.

Je peux être têtu parfois. Je réponds qu’il n’en est pas question. Cet homme a passé la matinée à me mentir. Je ne lui fais plus confiance.

Il se décide alors à prendre la parole en anglais pour me dire que le retard était dû à un problème technique. Il sera réglé dans la journée et il me garantit le départ au plus tard à 9h00 pour le lendemain. Je pense avoir dit qu’il m’arrivait d’être têtu. Je refuse.

La policière fait un signe à son assistant. Il saisit le patron par le bras, ouvre la porte de la cellule, et le pousse à l’intérieur. Comme il est plutôt bien habillé, il a droit à un traitement de faveur. On ne lui demande pas de retirer ses très jolies chaussures. Fin du premier épisode.

Le second épisode sera le plus long, tout aussi long que l’attente du bus en matinée. Entre temps, j’apprendrai de la bouche de la policière que le cadavre découvert en matinée était probablement celui d’un homme malade qui serait venu mourir là. C’est la thèse officielle. Aucune autopsie ne sera pratiquée. Il a été conduit directement au cimetière.

Le patron a fini par sortir de la cellule au bout d’une demi-heure. Je n’ai pas immédiatement demandé quelle suite serait donnée à l’affaire. Il a passé plusieurs coups de téléphone et a fini par s’éclipser.

L’après-midi a été moins agité dans le poste. J’en profiterai même pour prendre une photo du bureau pendant que les policiers m’ont laissé seul pour aller se chercher à manger. J’ai discuté longuement avec la policière. La plupart de ceux qu’on envoie au cachot sont des petits délinquants coupables de vols à la tire, d’arnaques foireuses ou de bagarres entre rivaux auxquels s’ajoutent quelques alcooliques, vagabonds et déficients mentaux. Une faune plus pauvre et paumée que dangereuse.

En plus de cette policière responsable du poste, quatre policiers y sont affectés. Ils sont secondés par une garde prétorienne, des gardes de sécurité aussi larges que grands. C’est eux qui seront chargés de clore le troisième et dernier épisode de cette histoire.

Il est maintenant près de 16h30 et j’ai fini par demander à la policière quelle serait la suite qu’elle comptait donner à mon cas et quel était son plan. Elle m’avoue qu’elle ne peut pas faire grand-chose. Le patron refuse obstinément de me rembourser et aucune loi ne peut l’obliger à le faire.

Se pourrait-il, je lui demande, que ce type d’individu puisse ainsi tenir tête à la police sans que celle-ci puisse faire quoi que ce soit ? Un des gardes de sécurité arrive au même moment. Elle le charge d’aller à nouveau chercher le patron pour une ultime tentative de médiation.

Le garde revient deux minutes plus tard et annonce que le patron refuse de se déplacer. Il aurait dû. Elle se lève brusquement et sort pour hurler un ordre. Le chef de la garde prétorienne ne tarde pas à arriver. Ils se parlent brièvement et elle me demande de prendre mon sac et de le suivre.

Ce gars est un lutteur de sumo. Pas loin de deux mètres. Un coup aussi large que la tête et vissé dans des épaules de gorilles. Une masse dépassant surement les 150 kg qui se déplace lentement en se balançant d’une jambe à l’autre. Il est accompagné de deux de ses sbires et en arrivant devant le cabanon ils sont une douzaine.

La foule suit et grossit au fur et à mesure. Pas loin d’une cinquantaine de personnes se trouve ainsi réunie pour assister à l’hallali. Le lutteur de sumo s’adresse au patron. Il lui parle dans sa langue. Le ton est calme. Un peu trop calme à mon goût. Ça ressemble au calme qui précède la tempête. Bien qu’il soit noir, le patron vire peu à peu au gris.

« Donnez-lui votre billet ! », me demande le lutteur. Je glisse le billet par la petite ouverture. Le patron ne dit pas un mot. Il se contente d’ouvrir le tiroir-caisse et de me tendre quelques billets de banque. La foule se disperse. Déçue.

Le lutteur n’en reste pas là. Il m’entraine vers un autre cabanon dans lequel nous entrons par la porte de derrière. « Donnez-moi l’argent qu’on vient de vous remettre ». Je lui tends les billets. Il me remet un reçu. « Présentez-vous ici demain à 6h30 avec ce reçu. Tout est réglé. Ne vous inquiétez pas. Cette fois, le bus partira à l’heure ».

Je le remercie et nous nous quittons en nous serrant la main. Fin de cette histoire en trois épisodes.

Je n’avais plus du tout envie de chercher un autre hôtel en ville. J’en ai pris un juste en face la station de bus. C’est le genre d’établissement qu’on trouve aux abords des gares et des ports des pays pauvres. Des hôtels qui sont surtout de passes et de beaucoup de passages. Des bouges où viennent se perdent et mourir les damnés de la terre, les âmes esseulées, les aventuriers d’aventures avortées, les marins rescapés de rafiots coulés, les chercheurs d’or fauchés, les missionnaires défroqués et vérolés et les mercenaires de guerres oubliées. Des chambres brunies par les fumées des substances de l’oubli, jonchées de traces de schnouf et de sang séché. Des fenêtres qui donnent sur des couloirs déserts ou des murs d’usines désaffectées. Des tôliers de jour et des maquereaux de nuit tiennent ces établissements, des individus à la bedaine qui déborde d’un pantalon trop large et rapiécé, une bière à la main, un mégot accroché au coin des lèvres et qui puent l’alcool, la sueur et le sexe. Des chiottes bouchées et qui débordent. Des seringues qui trainent. Des cris dans la nuit, de plaisir ou de détresse.





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