Sunday, July 20, 2014

Tikondane Community Center




Cette fois, le bus est parti à l’heure. Nous sommes même partis un peu en avance.

Les paysages commencent à changer avec l’apparition de collines, de montagnes et de rivières. Les cases aux murs en terre cuite font place à de la brique.

Toujours autant d’accidents impliquant principalement des camions. Parfois des bus. Davantage de petites villes avec des marchés de bric et de broc. Les mêmes vendeurs qui proposent aux voyageurs fruits, biscuits et boissons pas très fraiches. Le même soleil. La même nonchalance. La même pauvreté.

J’avais choisi pour aujourd’hui de m’arrêter à Katete, sur la Grande route de l’Est qui longe le nord du Mozambique. Pourquoi Katete ? Parce qu’un Centre communautaire s’y trouve et qu’il a comme particularité d’avoir développé des activités locales en collaboration avec les villages avoisinants. Mon intention était de visiter quelques-uns de ces villages.

Le Tikondane Community Center a été fondé par Elke, une Australienne, à la fin des années quatre-vingt-dix. Elke était venue travailler en tant que volontaire à l’hôpital Saint-Francis situé juste à côté. La plupart des employés locaux étant analphabètes, elle a proposé à l’hôpital d’organiser des cours gratuits d’alphabétisation. Ce n’était pas plus tôt mis sur pieds que des centaines de villageois sont arrivés de partout aux alentours pour s’inscrire. La demande était trop grande et l’hôpital ne pouvait y répondre. Ce n’était pas non plus sa mission. Plutôt que de voir échouer son projet, Elke a donc décidé de créer ce centre communautaire.

Entre-temps, son mari est décédé. Sans enfants, ce centre est devenu sa raison d’être. Elle y consacre toute son énergie. Elle ne le quitte que pour aller en Australie, en Europe ou en Amérique du Nord pour lever des fonds.

D’autres initiatives ont suivi : création d’une école primaire et secondaire, enseignement de nouvelles techniques agricoles, planning familial, aide aux victimes atteintes du Sida. Etc.

Tikondale Coummunity Center
Afin de financer une partie de ces initiatives, une petite pension a été créée. Elle loge aujourd’hui les bénévoles du monde entier qui viennent travailler dans ce centre. Occasionnellement, des touristes comme moi s’y arrêtent pour un jour ou deux. Certains décident parfois de prolonger leur séjour en devenant bénévoles pour quelques semaines ou plusieurs mois.

L’hôpital Saint-Francis fonctionne également grâce à l’apport de nombreux bénévoles venus de l’étranger : infirmières, généralistes, dentistes, ophtalmologistes, gynécologues, ORL. Les soins sont entièrement gratuits. Le jour de mon arrivée, un chirurgien spécialiste des greffes de la peau, repartait en République tchèque à bord de son avion privé qu’il pilote lui-même. Il n’était venu que pour une intervention de quelques heures. De nombreux étudiants en médecine viennent également faire leurs stages dans cet hôpital.

John, un Gallois installé ici depuis sept ans, m’a fait faire le tour du propriétaire. Il est ingénieur et il a bâti la plupart des bâtiments et infrastructures modernes de cet établissement. Bien que ce soit un hôpital de brousse, il est devenu le plus réputé de Zambie. Il est équipé de plus de 300 lits et il est prévu de porter sa capacité à 500. Une partie du corps médical est même obligé de se déplacer régulièrement dans les autres établissements du pays pour éviter une trop grosse affluence.

Couveuse locale
Couveuse high-tech
L’équipement moderne côtoie l’ancien. La maternité est par exemple équipée de couveuses high-tech données par le gouvernement indien et d’autres, construites sur place de façon très artisanale. Ce sont de simples caisses en bois avec une vitre sur le devant et chauffées avec une ampoule de forte puissance. Une petite cuvette remplie d’eau diffuse l’humidité nécessaire aux prématurés. John est d’ailleurs partisan d’utiliser les couveuses locales plutôt que celles qui sont importées. Les modernes sont truffés d’électroniques qui tombent souvent en panne et qui sont impossibles à réparer. Les infirmières ne savent pas toujours s’en servir. Et leur coût d’entretien est très élevé.

Pendant la visite, j’étais accompagné d’Annie, une Hollandaise bénévole du centre communautaire qui m’avait accueilli à la pension et qui vient ici régulièrement pour des périodes de deux ou trois mois. Elle s’est arrêtée près d’une femme qu’elle connaissait et dont la petite fille était étendue inconsciente sur un lit. Elle s’était fait mordre la veille au soir par un serpent. Elle avait été transportée en pleine nuit depuis son village reculé dans la brousse sur une charrette tirée par un bœuf jusqu’à l’hôpital.

Bien souvent, il est d’abord fait appel aux sorciers et à la médecine traditionnelle plutôt qu’à la médecine moderne. C’est seulement en cas de complication que les habitants font appel aux médecins. Malgré la pratique assidue des religions occidentales, les coutumes ancestrales restent très répandues. Les superstitions dominent la vie quotidienne. Maladies et accidents ne se produisent jamais par hasard. Ils sont toujours causés par des sorts jetés par autrui.

L’hôpital est anglican. Le dimanche matin, Annie m’a demandé si j’avais quelque chose de prévu. Non, rien de particulier. Elle m’a donc trainé à la messe dans la petite église qui fait face à l’hôpital. Comme récompense, un employé du centre devait m’accompagner en fin de matinée dans deux ou trois villages des alentours.

Quatre-vingt-cinq employés locaux travaillent pour le centre et, contrairement aux bénévoles étrangers, ils sont rémunérés. Ils sont presque tous séropositifs. C’est la même chose pour une majorité des patients traités à l’hôpital pour des maladies diverses, des accidents ou des accouchements.

Elke m’a fait venir chez elle en fin d’après-midi après mon aller-retour à Kateke en vélo-taxi. C’était la première fois que j’utilisais ce mode de transport. Je n’ai pas regretté cette découverte. Capharnaüm est le mot qui décrit le mieux l’intérieur de la maison d’Elke. Des piles de dossiers s’entassent dans l’entrée. Ce qui tient lieu de salon est rempli de cartons du sol aux plafonds. Des carcasses d’ordinateurs jonchent le peu d’espace resté libre. Elke semblait occupée à rédiger un courriel sur un petit portable. Elle s’est levée et m’a invité à m’asseoir dans un fauteuil dont je craignais que l’état de délabrement avancé ne puisse résister à mon poids.

Nous nous étions déjà vus à deux reprises depuis mon arrivée. L’histoire qui m’était arrivée à Lusaka l’avait particulièrement intéressée. Cette histoire a fait le tour du centre et de l’hôpital. C’était la première fois qu’ils entendaient parler d’un Blanc qui s’était plaint que le bus ne partait pas. Pour les bénévoles qui viennent à Katete pour la première fois, c’est courant de prendre ce bus de la compagnie Ronsil. Le lendemain de mon arrivée, un couple de Hollandais a vécu la même histoire et est débarqué à onze heures du soir après avoir attendu plusieurs heures dans le bus.

Elke est aussi grande que moi, très mince, avec des cheveux courts et un léger trait noir à la place des sourcils. Les traits du visage sont marqués par son séjour prolongé en Afrique et ses yeux bleus se sont délavés au cours des années et des épreuves. Elle est vêtue d’une longue jupe grise qui descend jusqu’aux chevilles et d’un châle mauve qui recouvre un chemisier blanc. Elle doit être dans le milieu de la soixantaine avec les épaules un peu voutées et la tête projetée en avant.

La visite des villages déjà reportée au lendemain n’aura pas lieu. Elke m’annonce que la petite fille mordue par un serpent est décédée. Les villages seront occupés à préparer la cérémonie et ma venue ne serait pas très bien accueillie. Par contre, elle me conseille vivement de rester pour assister aux funérailles. C’est un événement à ne pas manquer. Le lendemain ou surlendemain de la cérémonie funéraire, elle se propose même de demander à un des villages d’organiser une danse traditionnelle spécialement pour moi. C’est une danse secrète à laquelle peu de gens ont l’occasion d’être invités. Je ne sais quoi répondre. Je n’étais pas venu pour ça. Je finis néanmoins par dire à Elke que c’est OK.

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