Cette fois, le bus est parti à l’heure. Nous sommes même partis un peu en
avance.
Toujours autant d’accidents impliquant principalement des camions.
Parfois des bus. Davantage de petites villes avec des marchés de bric et de
broc. Les mêmes vendeurs qui proposent aux voyageurs fruits, biscuits et
boissons pas très fraiches. Le même soleil. La même nonchalance. La même
pauvreté.
J’avais choisi pour aujourd’hui de m’arrêter à Katete, sur la Grande
route de l’Est qui longe le nord du Mozambique. Pourquoi Katete ? Parce qu’un
Centre communautaire s’y trouve et qu’il a comme particularité d’avoir développé
des activités locales en collaboration avec les villages avoisinants. Mon
intention était de visiter quelques-uns de ces villages.
Le Tikondane Community Center
a été fondé par Elke, une Australienne, à la fin des années quatre-vingt-dix. Elke
était venue travailler en tant que volontaire à l’hôpital Saint-Francis situé
juste à côté. La plupart des employés locaux étant analphabètes, elle a proposé
à l’hôpital d’organiser des cours gratuits d’alphabétisation. Ce n’était pas
plus tôt mis sur pieds que des centaines de villageois sont arrivés de partout aux
alentours pour s’inscrire. La demande était trop grande et l’hôpital ne pouvait
y répondre. Ce n’était pas non plus sa mission. Plutôt que de voir échouer son
projet, Elke a donc décidé de créer ce centre communautaire.
Entre-temps, son mari est décédé. Sans enfants, ce centre est devenu sa
raison d’être. Elle y consacre toute son énergie. Elle ne le quitte que pour
aller en Australie, en Europe ou en Amérique du Nord pour lever des fonds.
D’autres initiatives ont suivi : création d’une école primaire et
secondaire, enseignement de nouvelles techniques agricoles, planning familial,
aide aux victimes atteintes du Sida. Etc.
| Tikondale Coummunity Center |
Afin de financer une partie de ces initiatives, une petite pension a été
créée. Elle loge aujourd’hui les bénévoles du monde entier qui viennent travailler
dans ce centre. Occasionnellement, des touristes comme moi s’y arrêtent pour un
jour ou deux. Certains décident parfois de prolonger leur séjour en devenant bénévoles
pour quelques semaines ou plusieurs mois.
L’hôpital Saint-Francis fonctionne également grâce à l’apport de
nombreux bénévoles venus de l’étranger : infirmières, généralistes,
dentistes, ophtalmologistes, gynécologues, ORL. Les soins sont entièrement
gratuits. Le jour de mon arrivée, un chirurgien spécialiste des greffes de la
peau, repartait en République tchèque à bord de son avion privé qu’il pilote
lui-même. Il n’était venu que pour une intervention de quelques heures. De
nombreux étudiants en médecine viennent également faire leurs stages dans cet
hôpital.
John, un Gallois installé ici depuis sept ans, m’a fait faire le tour du
propriétaire. Il est ingénieur et il a bâti la plupart des bâtiments et
infrastructures modernes de cet établissement. Bien que ce soit un hôpital de
brousse, il est devenu le plus réputé de Zambie. Il est équipé de plus de 300
lits et il est prévu de porter sa capacité à 500. Une partie du corps médical
est même obligé de se déplacer régulièrement dans les autres établissements du
pays pour éviter une trop grosse affluence.
| Couveuse locale |
| Couveuse high-tech |
L’équipement moderne côtoie l’ancien. La maternité est par exemple
équipée de couveuses high-tech données par le gouvernement indien et d’autres,
construites sur place de façon très artisanale. Ce sont de simples caisses en bois
avec une vitre sur le devant et chauffées avec une ampoule de forte puissance. Une
petite cuvette remplie d’eau diffuse l’humidité nécessaire aux prématurés. John
est d’ailleurs partisan d’utiliser les couveuses locales plutôt que celles qui
sont importées. Les modernes sont truffés d’électroniques qui tombent souvent
en panne et qui sont impossibles à réparer. Les infirmières ne savent pas
toujours s’en servir. Et leur coût d’entretien est très élevé.
Pendant la visite, j’étais accompagné d’Annie, une Hollandaise bénévole
du centre communautaire qui m’avait accueilli à la pension et qui vient ici régulièrement
pour des périodes de deux ou trois mois. Elle s’est arrêtée près d’une femme
qu’elle connaissait et dont la petite fille était étendue inconsciente sur un
lit. Elle s’était fait mordre la veille au soir par un serpent. Elle avait été
transportée en pleine nuit depuis son village reculé dans la brousse sur une charrette
tirée par un bœuf jusqu’à l’hôpital.
Bien souvent, il est d’abord fait appel aux sorciers et à la médecine
traditionnelle plutôt qu’à la médecine moderne. C’est seulement en cas de
complication que les habitants font appel aux médecins. Malgré la pratique
assidue des religions occidentales, les coutumes ancestrales restent très répandues.
Les superstitions dominent la vie quotidienne. Maladies et accidents ne se
produisent jamais par hasard. Ils sont toujours causés par des sorts jetés par
autrui.
L’hôpital est anglican. Le dimanche matin, Annie m’a demandé si j’avais
quelque chose de prévu. Non, rien de particulier. Elle m’a donc trainé à la
messe dans la petite église qui fait face à l’hôpital. Comme récompense, un
employé du centre devait m’accompagner en fin de matinée dans deux ou trois
villages des alentours.
Quatre-vingt-cinq employés locaux travaillent pour le centre et,
contrairement aux bénévoles étrangers, ils sont rémunérés. Ils sont presque
tous séropositifs. C’est la même chose pour une majorité des patients traités à
l’hôpital pour des maladies diverses, des accidents ou des accouchements.
Elke m’a fait venir chez elle en fin d’après-midi après mon aller-retour
à Kateke en vélo-taxi. C’était la première fois que j’utilisais ce mode de
transport. Je n’ai pas regretté cette découverte. Capharnaüm est le mot qui
décrit le mieux l’intérieur de la maison d’Elke. Des piles de dossiers
s’entassent dans l’entrée. Ce qui tient lieu de salon est rempli de cartons du
sol aux plafonds. Des carcasses d’ordinateurs jonchent le peu d’espace resté
libre. Elke semblait occupée à rédiger un courriel sur un petit portable. Elle
s’est levée et m’a invité à m’asseoir dans un fauteuil dont je craignais que
l’état de délabrement avancé ne puisse résister à mon poids.
Nous nous étions déjà vus à deux reprises depuis mon arrivée. L’histoire
qui m’était arrivée à Lusaka l’avait particulièrement intéressée. Cette
histoire a fait le tour du centre et de l’hôpital. C’était la première fois
qu’ils entendaient parler d’un Blanc qui s’était plaint que le bus ne partait
pas. Pour les bénévoles qui viennent à Katete pour la première fois, c’est
courant de prendre ce bus de la compagnie Ronsil. Le lendemain de mon arrivée,
un couple de Hollandais a vécu la même histoire et est débarqué à onze heures
du soir après avoir attendu plusieurs heures dans le bus.
Elke est aussi grande que moi, très mince, avec des cheveux courts et un
léger trait noir à la place des sourcils. Les traits du visage sont marqués par
son séjour prolongé en Afrique et ses yeux bleus se sont délavés au cours des
années et des épreuves. Elle est vêtue d’une longue jupe grise qui descend
jusqu’aux chevilles et d’un châle mauve qui recouvre un chemisier blanc. Elle
doit être dans le milieu de la soixantaine avec les épaules un peu voutées et
la tête projetée en avant.
La visite des villages déjà reportée au lendemain n’aura pas lieu. Elke
m’annonce que la petite fille mordue par un serpent est décédée. Les villages
seront occupés à préparer la cérémonie et ma venue ne serait pas très bien
accueillie. Par contre, elle me conseille vivement de rester pour assister aux
funérailles. C’est un événement à ne pas manquer. Le lendemain ou surlendemain de
la cérémonie funéraire, elle se propose même de demander à un des villages
d’organiser une danse traditionnelle spécialement pour moi. C’est une danse
secrète à laquelle peu de gens ont l’occasion d’être invités. Je ne sais quoi répondre.
Je n’étais pas venu pour ça. Je finis néanmoins par dire à Elke que c’est OK.
No comments:
Post a Comment