La nuit porte conseil. J’ai décidé de ne pas rester au Tikondane Community Center. Tant pis
pour les funérailles, la visite de villages et la danse secrète.
Je réalise depuis déjà quelques jours que je suis bien au cœur de
l’Afrique. Rien ne se passe jamais comme prévu. Il faut saisir l’instant et ne
pas compter sur le lendemain. Le futur ne se conjugue pas bien avec le présent sur
ce continent. Par contre, le présent se conjugue à merveille avec le passé.
La visite des villages avait été remise à deux reprises. « Jamais deux
sans trois », aurait dit ma mère. La cérémonie des funérailles restait
incertaine. Ce serait au mieux d’ici deux jours, mais peut-être aussi d’ici une
semaine. Il fallait attendre que tous les membres de la famille soient réunis. Ça
pouvait être long. De plus, je ne suis pas un très grand fan d’enterrement. Quant
à la danse secrète, ce n’est pas ma culture. Je ne suis pas initié. Qu’est-ce
que j’y comprendrais ? Rien. J’aurais plus l’impression d’être un voyeur qu’un
spectateur. Non merci.
Je souhaitais visiter des villages à l’improviste, voir vivre les gens
dans leur environnement, les regarder travailler dans les champs, les croiser
sur les chemins, m’asseoir auprès de gamins qui gardent des vaches ou des
chèvres, observer des femmes occuper à piler le manioc, écouter des vieux
assemblés sous un arbre en plein palabre, m’arrêter devant une case et me faire
offrir une boisson au goût suspect. Le programme qu’on m’offrait ressemblait
plus à celui de la télé. Pas la peine de parcourir autant de kilomètres. Aussi
bien rester chez soi confortablement installé dans son fauteuil et se faire
expliquer par des ethnologues les subtilités de la culture des bachi-bouzouks,
une explication généralement oubliée deux jours plus tard. Non merci.
Ma décision a donc été prise en me levant de quitter cet endroit et ce
pays et de passer au Malawi.
Je suis presque parti comme un voleur. Annie a été surprise d’apprendre
que je reprenais la route. Elle s’attendait à une explication que je n’ai pas
donnée. Je n’ai pas non plus jugé utile d’aller dire au revoir à Elke.
J’ai fait du stop jusqu’à Katete. Faute de bus, un chauffeur de taxi m’a
proposé de m’emmener à la frontière à une heure de distance pour l’équivalent
de cinq euros.
Comme toutes les frontières que j’ai traversées depuis mon arrivée en Afrique,
celle-ci se caractérisait par sa longue file de camions en attente de se faire
dédouaner leurs marchandises. Ça peut prendre plusieurs jours.
Un vautour — ou tout du moins ce que j’appelle un vautour, mais qui s’apparente
davantage aux sangsues — s’est précipité sur moi à ma descente du taxi pour me
proposer d’échanger de l’argent zambien pour du mozambicain. Ce gars devait
être tombé sur la tête. Je passe au Malawi et il veut me fourguer des billets
du Mozambique. Je l’ai gentiment envoyé paitre, mais il a continué d’insister
tout en me menant jusqu’au bureau où je devais faire tamponner sur mon
passeport le tampon de sortie du territoire zambien.
« Où allez-vous ? » me demande la dame de l’immigration. Quelle question !
Je suis à la frontière du Malawi et on me demande où je vais. J’ai failli
répondre « en Mongolie », mais j’ai bredouillé « Lilongwe » (la capitale du
Malawi). Elle me regarde d’un air étonné. « Mais pourquoi passez-vous par le
Mozambique pour aller à Lilongwe ? » Je m’étais trompé de frontière.
Plutôt que d’aller vers le nord, j’étais allé vers l’est. La distance des deux
frontières est à peu près la même.
Me voilà donc perdu dans un village frontière avec à peine une dizaine
d’habitations de chaque côté de la route qui mène au poste de contrôle.
Le chauffeur de taxi est reparti. Il passe ici une voiture tous les deux
jours. Les camions refusent de prendre des touristes. Il n’y a pas d’endroit où
dormir. Il commence à faire très chaud. Un vent balaie une poussière de sable
aveuglant. Tout va bien.
Je m’installe à la sortie du village en me disant que l’attente risque
d’être très longue. Pas du tout. Dix minutes plus tard, une voiture sort de
derrière une maison et prend la direction de Katete. Un Blanc qui fait signe à
une voiture dans cet endroit perdu, ça ne se voit pas tous les jours. Le chauffeur
s’arrête. Coup de chance, il va à Katete. Mieux encore, après y avoir déposé un
paquet, il va même jusqu’à Chipata, une ville plus au nord, à peine distante de
vingt kilomètres de la frontière avec le Malawi. En cours de route, il se
proposera même de me conduire jusqu’à la frontière, la bonne cette fois. On
s’arrêtera en route pour manger un Nshima au bœuf que je réglerai en plus de
lui donner une petite pièce à l’arrivée pour avoir eu la chance de le
rencontrer alors que ma situation était plutôt désespérée.
Rien d’intéressant à dire sur cette capitale du Malawi. Elle est chaotique
et extrêmement étendue, comporte des quartiers neufs dans le nord, occupés par
les ambassades et les institutions gouvernementales, et des anciens dans le
sud. Toutes ces zones sont séparées les unes des autres par des espaces boisés,
de la savane ou d’immenses terrains vagues. Je ne m’y éterniserai pas.
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