Saturday, August 2, 2014

Réconciliation urbaine



Harare m’a réconcilié avec les villes récentes où je me suis arrêté. C’était pourtant mal parti. Le minibus dans lequel je suis monté juste après avoir passé la frontière et avoir à peine eu le temps de boire un jus d’orange allait direct jusqu’à Harare, à quelque 260 km de là. J’avais été placé juste à côté du chauffeur. Il conduisait prudemment. Le soleil était de retour. Ça s’annonçait comme une bonne journée.

Dans une ville à mi-chemin perdue au milieu de nulle part, on m’a demandé de changer de véhicule. J’ignore encore pourquoi. Je n’avais rien à débourser. Ma place restait la même, mais, entre moi et le chauffeur, il y avait maintenant deux passagers supplémentaires. Avec mes deux sacs, j’étais un peu à l’étroit.

Je prévoyais quatre heures de trajet et arriver dans la capitale vers 16 h. Il nous en a fallu cinq pour atteindre sa banlieue. L’hôtel où je comptais descendre était situé un peu avant l’entrée de la ville. Je l’ai signalé au chauffeur et j’ai été débarqué à un carrefour. De là, j’ai repris un minibus pour l’hôtel… qui n’était pas du tout là où je pensais. Je m’étais trompé d’adresse.

Me voilà maintenant à une vingtaine de kilomètres à l’est d’Harare. Le jour commence à tomber. Il n’est pas prudent de se promener à pied après le coucher du soleil et il est recommandé au voyageur égaré de prendre un taxi. Sauf que là, il n’y a pas de taxi. Je décide de faire de l’auto-stop. Quelques voitures ralentissent, mais aucune ne s’arrête. J’abandonne et continue de marcher en direction de la ville.

Peu de temps après, j’entends derrière moi une voiture ralentir et se porter à ma hauteur. Amis ou ennemis ? La vitre arrière se baisse et une femme, un bébé sur les genoux, me demande si je souhaite être déposé quelque part. « Merci madame. Je suis un peu perdu et n’importe où fera l’affaire ». Je monte à l’avant à côté du mari et leur explique ma situation. Coup de chance, ils vont à Harare faire des courses et me proposent de me déposer à une station de taxis.

Le couple est jeune. Le milieu de la vingtaine. Il me semblera les reconnaître le lendemain sur une affiche publicitaire. Ils sont Shona. Leur groupe ethnique représente la grosse majorité des habitants du pays. Le second groupe est composé de Ndébélé, qu’on retrouve principalement dans le sud-ouest. Les questions habituelles fusent. Ils n’ont jamais entendu parler de La Réunion, mais ce que je leur raconte sur l’île les intéresse.
 
Ils me parlent de leur pays en évitant les sujets politiques. C’est quasiment tabou au Zimbabwe de parler de politique et plus encore du président Robert Mugabe. J’en aurai la confirmation dans les jours qui suivront. Les conversations avec les Zimbabwéens tournent parfois autour de ce sujet sans jamais vraiment l’aborder de front.

Il fait nuit noire quand nous atteignons la ville. Le mari ira jusqu’à négocier le prix du taxi pour moi. Ma première impression de ce pays est plutôt positive. J’aimerais beaucoup qu’elle le reste.

L’hôtel est situé dans un quartier résidentiel. Il est plein et il ne reste qu’une caravane dans laquelle m’installer. Ce sera la première fois que je dormirai dans une caravane. Et je n’y dormirais pas très bien. Le lit doit faire 1,60 mètre de long et je mesure vingt centimètres de plus. Comme l’hôtel possède une annexe à deux pas du centre-ville, j’y déménagerai le lendemain matin.

L’endroit est nettement mieux que la veille avec un joli petit jardin. À moins de 200 mètres de la résidence présidentielle, je me sens extrêmement bien protégé. L’Alliance française est juste derrière.

Harare est une ville verte et ouverte. Verte à cause de rues résidentielles ombragées par de magnifiques arbres formant des tunnels de verdures au-dessus de la chaussée. Des allées de gazons séparent les trottoirs des avenues. Le centre-ville possède quelques jolis parcs fréquentés comme partout ailleurs par des mamans promenant leurs bébés, de jeunes couples qui rêvent d’un avenir heureux et de gens âgés assis sur des bancs et qui se souviennent d’un passé rempli de promesses non tenues.
 
La ville est ouverte par l’impression d’espace qu’elle dégage. Rien à voir avec Johannesburg repliée sur elle-même avec ses bâtiments entassés les uns sur les autres. Ouverte aussi par l’attitude de sa population. Plusieurs personnes m’ont abordé pour me parler. Un homme d’affaires à qui j’avais demandé une direction s’est proposé de m’accompagner jusqu’à l’endroit que je cherchais. Pendant les deux jours où j’y suis resté, j’ai eu l’occasion de converser avec de nombreuses personnes.

Harare est très britannique ou plus exactement very English. Les noms fleurent bon la quotidienneté londonienne : Alexandra Park, Mount Pleasant, Marlborough, Higfield, Queensdale. Les hommes d’affaires ne portent pas le chapeau melon, mais le formalisme est de rigueur. Les uniformes des collégiens et des lycéens aussi.

Harare est jeune. Beaucoup de nouveaux immeubles et de grands hôtels. Les quelques vieux bâtiments de l’époque coloniale ont été rénovés et se marient admirablement bien avec les modernes. Le centre-ville est propre, du moins si on la compare aux autres que j’ai eu l’occasion de visiter. Deux cathédrales se font quasiment face. La plus ancienne est catholique et la plus moderne anglicane. « Dieu et mon droit », comme l’indiquent si justement en français les armoiries de la royauté britannique.

Dieu est effectivement resté après le départ des Britanniques. Il a remplacé les anciennes religions, bien que les croyances traditionnelles et animistes soient encore pratiquées dans les campagnes où vit 65 % de la population. Près de la moitié des Zimbabwéens ont moins de 18 ans et espèrent bien, avec l’aide de ce Dieu chrétien, dépasser l’espérance de vie qui est ici de 40 ans (en partie dû au Sida).

Le droit, quant à lui, est très aléatoire et est administré de manière arbitraire. Si jamais on doit faire face à la justice, il est donc préférable de compter sur le dollar US — qui depuis 2009 a remplacé le dollar zimbabwéen — pour que les jugements penchent d’un côté plutôt que de l’autre.

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