Le baz bus est venu comme convenu me
chercher à l’hôtel très tôt en matinée. J’ai embarqué en compagnie d’une jeune
Française qui venait de terminer un stage de trois mois au Cap et qui prenait
quelques jours de vacances avant de rentrer chez elle à Strasbourg. D’autres
touristes ont été récupérés de part et d’autre de l’autoroute N3 qui mène
à Jo’burg. Je faisais partie de la demi-douzaine de ceux qui ont débarqué au Amphitheatre Backpackers Lodge au nord
des montagnes du Drakensberg. Les autres poursuivaient vers Jo’burg
Nous sommes
donc partis à une dizaine de touristes vers ce petit royaume enclavé. Avant de
sortir de l’Afrique du Sud, nous avons traversé l’immense agglomération de
QwaQwa. C’est un ancien bantoustan, une région créée durant la période de l’apartheid et réservée aux
populations noires. Aucun pays à part l’Afrique du Sud et la Namibie ne reconnut
ces territoires. À terme, leur création visait à regrouper une ethnie par
territoire avec les Noirs dans leurs bantoustans respectifs et les Blancs
dans le reste de l’Afrique du Sud. Ce fut un échec. Le maximum jamais atteint
fut d’un peu plus de la moitié de la population noire rassemblée au sein de ces
territoires.
Le reste de cette
population vivait dans les zones blanches. Elle était parquée principalement
dans des townships et des bidonvilles en périphérie des grandes villes blanches.
L’économie de l’Afrique du Sud était fortement dépendante de cette population
noire qui servait de réservoir de main-d’œuvre à bon marché. Les conditions de
vie dans les bantoustans étaient particulièrement rudes, et l’extrême
pauvreté des populations noires était aggravée par le fait qu’elles n’avaient
pas accès aux terres les plus fertiles.
Ces entités
territoriales furent officiellement dissoutes à la date des premières élections
multiraciales d’Afrique du Sud en 1994.
Dissoutes sur le papier, mais pas dans la réalité. Il faut traverser cette immense
ville de 300 000 habitants pour réaliser qu’il faudra du temps pour inverser les
résultats catastrophiques de la pauvreté misérabiliste et de la dépendance
endémique que cette politique de l’apartheid a créées. Et les pires
conséquences ne sont pas perceptibles par les conditions matérielles et économiques
dans lesquelles la population vit. Non, le pire est sournoisement dissimulé
derrière l’attitude des gens et tapi au fond de l’âme de la nation arc-en-ciel.
C’est la partie invisible de l’iceberg. Sa partie visible se manifeste par la
violence qui règne au sein de cette nation.
Ce que j’ai
vu de ce pays (et ce n’est pas grand-chose) m’a rappelé certains paysages du
Népal bien que les montagnes soient ici moins hautes et moins escarpées. Il
paraît néanmoins qu’elles sont plus abruptes dans d’autres parties du Lesotho.
Pas de cavaliers montés sur des yacks. Ils sont à cheval, et les troupeaux de
vaches et de moutons sont gardés par de jeunes enfants.
Nous avons grimpé
jusqu’à un endroit dans la montagne surplombant le village où nous nous étions
arrêtés pour aller admirer des peintures rupestres laissées là par l’ethnie San
que j’avais croisée dans le Kalahari. Cette population fut chassée du sud-est
du continent africain il y a plusieurs siècles par les Zoulous dans leur
progression vers le sud. Il ne reste pas grand-chose de ces peintures.
Contrairement à d’autres endroits en Afrique australe où l’on peut en retrouver
de semblables, elles ne sont pas protégées et elles sont l’objet de vandalisme
ou servent à des rites tribaux.
Avant de
repartir en fin de journée, nous avons été conviés dans une hutte à partager avec
quelques habitants du village la bière artisanale locale faite à base de maïs. La
dégustation se faisait dans un gros récipient en plastique que chacun se
passait à tour de rôle pour en boire une gorgée à chaque passage. J’avais en mémoire
un autre film, « Fitzcarraldo », dans lequel le personnage principal joué par
Klaus Kinkski est invité à partager un breuvage semblable avec les membres d’une
tribu amazonienne. Je n’y ai trempé mes lèvres qu’une seule fois et ce fut
suffisant. Comme dans ce film où d’autres endroits aussi exotiques et reculés, j’ai
pensé que pour faire fermenter ce breuvage, les habitants devaient très
certainement cracher dedans. L’exotisme à ses limites.
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